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Bases à l’étranger et stratégie mondiale : aux sources de la Pax americana


 

La crise irakienne a donné lieu à un précédent inquiétant. Washington, en effet, a bien fait comprendre dès le départ que les hostilités adviendraient quelle que fût l’opinion chez les alliés traditionnels, dans les organismes légitimes ou la communauté internationale. En d’autres termes, cela signifiait que les Américains, soucieux jusque-là d’action concertée sur le plan militaire - tout au moins depuis la chute de l’URSS -, se réservaient dorénavant le droit de porter le fer et le feu en n’importe quel point du globe d’après leur seul bon vouloir2.

Avant même le début du conflit, on s’est interrogé sur son déficit de légitimité. Par exemple, le Président Chirac disait croire qu’en agissant en dehors du cadre onusien, les États-Unis se placeraient «en marge du Droit»3. Kofi Annan, pour sa part, affirmait que l’usage de la puissance militaire était «une question devant être considérée non par un État seul, mais par la communauté internationale dans son ensemble»4. Beaucoup, aussi, ont vu dans la notion de «frappe préventive» le prélude aux pires désordres, dans la mesure où elle ne peut que favoriser la précipitation des conflits5. Bref, la décision américaine d’attaquer l’Irak coûte que coûte risquait d’inaugurer un cycle où la volonté du plus fort dans ce qu’elle a de plus bestial - la force pour la force sans autre considération - ferait loi.

La suite des choses ne fait rien pour dissiper cette impression.

On n’en était pourtant pas aux premières manifestations d’«unilatéralisme» américain. Loin s’en fallait. Dès 1995, c’est-à-dire sous Clinton, Hubert Vendérine inventait le terme «hyperpuissance» pour caractériser une Amérique à la fois surpuissante et peu soucieuse de l’avis de ses voisins. Sous Bush II, la non-ratification des accords de Kyoto, la décision de ne pas se soumettre à l’autorité de la Cour pénale internationale et la volonté autoproclamée d’aller de l’avant dans le dossier du bouclier antimissile, pour ne citer que ces autres exemples, on été amplement médiatisées. Par contre l’intervention armée, la décision de déclarer la guerre semblait une limite, un Rubicon que les États-Unis paraissaient déterminés à ne pas vouloir franchir seuls. Ce n’est pas que l’idée de l’intervention unilatérale ne fût pas dans l’air avant W. Bush : celle-ci avait déjà été énoncée en toutes lettres par son prédécesseur Clinton6. Simplement, elle ne semblait devoir rester que théorique. Pourquoi en eût-il été autrement ? Une approche multilatéraliste n’avait-elle pas permis aux États-Unis de rassembler la vaste coalition mondiale ayant provoqué la chute de l’URSS sans qu’un seul coup de canon ne fût tiré (le scénario parfait, le coup de grand maître par excellence en stratégie militaire) ? L’intervention koweitienne de 1991 et le règlement du conflit yougoslave n’avaient-ils pas aussi montré la valeur de cette façon de procéder ? Et quand survinrent les attentats de New York et de Washington, les fruits de cette sage politique ne furent-ils pas encore une fois recueillis, lorsque les peuples de la Terre envahirent spontanément les rues en guise de soutien à l’Amérique, et que, subséquemment, les États offrirent leur collaboration en vue du châtiment des coupables ? Appuyée sur une coalition mondiale et menée dans le cadre légal fourni par les Nations unies, la riposte, à ses débuts, était assénée exactement comme elle devait l’être. Le régime des Talibans fut rapidement démantelé et les États débusquaient un à un les conspirateurs sur leur territoire. L’issue n’était que trop prévisible. Les attentats du 11 septembre avaient été perçus par la communauté des nations comme une attaque contre chacun, et chacun se chargeait d’y apporter la réponse appropriée. Il ne pouvait y avoir d’issue pour les auteurs des attentats et leurs suppôts : le genre humain s’entendait là-dessus. Il ne fallait que laisser le temps faire son œuvre ; donner un peu de temps au temps, si l’on peut dire. C’était hier.

En abandonnant la posture modérée qui avait été la leur jusque-là en regard de l’usage de la force, en agressant gratuitement l’Irak, qui n’avait pourtant en rien trempé dans les événements du 11 septembre, les Américains ont cassé net cette belle unanimité. Un gouffre sépare maintenant les États-Unis du reste du monde. Il ne faut pas chercher loin pour mesurer l’ampleur du gâchis. Par exemple, en agissant en dehors du cadre onusien, Washington a anéanti le principe de légalité de l’action militaire internationale, qui s’opérait pourtant à son avantage. Dorénavant, au nom de quoi se fera l’intervention commune ? Certainement pas au nom du Droit, puisque le Droit, en cette occasion, a été méprisé, foulé du pied, bafoué. Pour rétablir le principe juridique qui fondait l’intervention multilatérale, les États-Unis devront s’amender eux-mêmes (puisque personne n’est en mesure de les sanctionner) : le Droit n’a de comptes à rendre qu’au Droit sans exception aucune, à défaut de quoi règne la loi de la jungle dans toute sa platitude. En quoi le sceau des Nations unies diffère-t-il maintenant de l’étendard papal des temps médiévaux, que l’aventurier désireux de conférer à ses entreprises un verni de légitimité pouvait acheter ou se procurer par d’autres moyens peu scrupuleux, mais dont il pouvait aussi fort bien se passer en ces époques barbares où la force brute était tout ? Comment pourra-t-on dorénavant sévir militairement contre certaines nations en invoquant la légalité internationale, alors que d’autres peuvent tout bonnement ignorer cette légalité sans que cela leur cause le moindre préjudice ? Tous doivent passer sous le joug, y compris l’hyperpuissance ! Objectivement donc, c’est-à-dire vis-à-vis du Droit et du seul Droit, la crédibilité de l’action armée internationale, qui semblait s’imposer depuis la Première guerre du Golfe (1991), n’est plus. Autre exemple, et dans un même ordre d’idées, l’administration américaine, en proclamant le fameux «qui n’est pas avec nous est contre nous et qui est contre nous en paiera le prix», a réussi l’impensable de transformer ipso facto le reste de la planète, hier allié, en ennemi objectif : il ne peut en être autrement, puisque personne n’a voulu participer à l’aventure irakienne et que ceux qui s’y sont hasardés l’ont fait contre leur gré (y compris la nation britannique). On pourrait continuer ainsi pendant longtemps encore, mais tel n’est pas l’objet de notre propos. Il semble établi que l’invasion de l’Irak a fait entrer l’humanité dans une ère nouvelle. Les États-Unis, seule superpuissance, ont abandonné l’attitude sobre qui les avait jusque-là caractérisés eut égard à l’usage de la force et, dans un même souffle, ont rien de moins que lancé au reste du monde un défi d’ordre militaire. Les Serbes, l’Irak de 1991 et le régime des Talibans ont été durement punis pour avoir été des agresseurs (pas toujours par l’ONU il est vrai) : en toute logique, l’Amérique ne devrait-elle pas subir le même sort si elle s’obstine ? On sait très bien qu’il ne peut en être ainsi, car le Droit sans la Force n’est rien, alors que la Force peut très bien s’épanouir sans le Droit. Il en résulte que, dorénavant, les nations pourront être agressées ou sanctionnées de telle ou telle manière si elles refusent elles-mêmes d’attaquer gratuitement leur voisin ou de se conformer docilement aux caprices de l’hégémon tout-puissant. N’est-ce pas ici nulle autre que la jurisprudence de Nuremberg qui semble tomber en désuétude ?

Cette situation, pensons-nous, oblige à porter un regard nouveau et sans complaisance sur la puissance militaire américaine, sur les fondements intellectuels qui l’articulent et les mécanismes institutionnels qui la mettent en œuvre. Il faut faire table rase de nos préconceptions et tenter de comprendre la puissance américaine «dure» (c’est-à-dire «militaire» dans le jargon spécialisé) telle qu’elle est, c’est-à-dire une entité autonome capable de se mouvoir par elle-même selon sa propre dynamique, non en fonction de ce qu’on pense qu’elle a été ou de ce que l’on voudrait qu’elle soit (le pilier le plus solide de la paix, de la légalité internationale, etc). Nous voulons comprendre le ressort de la puissance militaire américaine en ces temps où aucune entité organisée ou coalition d’entités organisées ne semble pouvoir s’opposer à elle.

 
 

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