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I. Le réseau des bases à l’étranger: antécédents historiques (vers 1898 - v. 1992)

«A day that will live in infamy»

- Franklin Roosevelt, décembre 1941 (peu après l’agression japonaise).

Il est demandé au lecteur un dernier effort de patience, car les pages qu’il est sur le point d’aborder sont, à n’en pas douter, les plus «sèches» de ce texte. Ce détour par l’histoire est néanmoins essentiel à la bonne compréhension du sujet. Nous pourrons ainsi voir clairement comment s’est graduellement structuré le débat séculaire entre abstentionnisme et interventionnisme ; et comment la théorie des relations internationales, après la chute du communisme, a succédé à la géopolitique comme domaine où se «construit» intellectuellement le déploiement militaire mondial américain. Cela établi, la table sera par le fait même mise pour la «démonstration», qui pourra se faire sans encombre à partir du second chapitre.

La présence militaire américaine à l’étranger n’est pas dans la nature des choses. Elle a commencé à une époque bien précise et est très certainement destinée à cesser à un moment ou à un autre. Son développement, avant l’éclipse de l’Union Soviétique, a été accompagné de réflexions stratégiques originales, de débats passionnés au sein des institutions représentatives et, parfois, d’importants mouvements d’opinion publique aux effets décisifs, dans la mesure où ils ont entraîné l’État dans l’adoption d’une ligne de conduite aux dépens d’une autre (abstentionnisme, interventionnisme). Afin d’aborder ce problème avec un minimum de perspective, il faudra, dans ce chapitre, rappeler le processus de mise sur pieds du réseau des bases dans ces trois axes, c’est-à-dire réflexion stratégique, discours et actions des politiques, ainsi qu’opinion publique. Envisagée de cette manière, l’histoire nous semble pouvoir être découpée en quatre époques distinctes: la période de compétition géopolitique avec les puissances coloniales européennes (vers 1898 - 1941), le Second conflit mondial et ses suites immédiates (1941 - 50), la Guerre froide (1950 - v. 1989), et la fin de la Guerre froide (v. 1989 - v. 1992).

Les Américains ont manifesté dès les premiers temps de la République un très fort désir d’ouverture à l’extérieur. Par contre, on se figurait alors ces relations comme devant être de nature économique, la perspective d’une participation aux conflits européens étant strictement écartée18. L’objectif premier, au XIXe siècle, étant le remplissage de l’espace territorial (destinée manifeste), la pensée stratégique américaine se bornait à réclamer la liberté de navigation et du commerce. La Marine, composée de voiliers autonomes à très grand rayon d’action (Clippers) et de cuirassés au tournant de la Révolution industrielle (Gunboats), fut ainsi envoyée dans les mers et océans lointains pour de longues périodes dans l’optique de ce précepte (Flotte méditerranéenne, 1801-07 et 1815-61; Flotte européenne 1865-1905; Flotte des Indes, 1866-1902 et Flotte asiatique, 1866-1902). L’Amirauté, suivant en cela les directives des autorités politiques, évitait dans la mesure du possible le contact direct avec l’étranger, le ravitaillement des navires se faisant par voie de magasins flottants (floating storeships)19. Si les interventions furent ainsi l’exception, elles ne furent pas toujours sans conséquences (ie: ouverture du Japon au commerce international, 1853-4 – Perry)20.

Le lecteur reprochera peut-être à ce survol historique de passer sous silence le génocide des Amérindiens. Il y a eu bien sûr génocide, et cela devra tôt ou tard être réparé. Rappelons simplement qu’un autre type d’holocauste intéresse cette enquête : celui qui fera une dizaine de millions de morts durant le Premier conflit mondial, plusieurs dizaines dans le Second, et qui planera sur le genre humain tout entier durant la Guerre froide. Aujourd’hui, le grand hara kiri universel semble moins probable, non parce que les moyens de le réaliser ont disparu - ici, comme on sait, on baigne toujours dans l’irrationalité la plus fantastique -, mais bien parce les prétextes ne semblent plus avoir cours. Pourquoi ? Quel est le rôle de la puissance militaire américaine dans l’avènement et le maintient état de fait ? Voilà les questions on veut tenter d’apporter un éclairage au moins partiel.


 

 
 

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