a) Compétition géopolitique avec l’Europe: v.
1898 - 1941
La Révolution industrielle, l’accession
simultanée des Européens et des Américains à la maîtrise collective de la
technique, à partir du milieu du XIXe siècle, instaure graduellement un nouveau
paysage stratégique. La planète, en effet, «rétrécit»: les querelles d’outre-Atlantique
mutent en conflits coloniaux ayant pour enjeux la possession de territoires
toujours plus vastes et pour conséquence la fermeture de ces espaces au commerce
étranger ; tandis que les États-Unis achèvent le remplissage de leur continent.
Les deux mondes, auparavant séparés par la distance, sont désormais nez à nez.
En face de cette nouvelle réalité, modelée par les impératifs d’une maîtrise
toujours plus poussée de la technique et de l’accès aux marchés et aux matières
premières, la pensée stratégique américaine se scinde en deux et prend la forme
qu’elle a aujourd’hui: d’un côté, on croit que le pays ne doit pas déroger à sa
ligne de conduite traditionnelle, c’est-à-dire la promotion pacifique du libre
échange, alors que, d’un autre côté, se structure un parti en faveur de
l’immixtion directe de l’État dans les affaires militaires internationales.
Les objectifs sont les mêmes de part et d’autre : il s’agit d’assurer la liberté
du commerce. Les conditions pour la naissance du réseau des bases sont mûres.
Ce second courant, qui ne diffère en fait du
premier, il faut le rappeler, que sur le plan des moyens, ne jouit au
départ que d’une audience limitée dans l’opinion publique, mais compte sur de
puissantes sympathies dans les milieux intellectuels et politiques. Alfred Mahan
en est le premier théoricien. Dans The Influence of Seapower upon History:
1660-1783, l’écrivain scrute l’histoire moderne et en retient que la clé de
la puissance réside dans la domination des océans. Rejetant l’acquisition par
les États-Unis de colonies à l’européenne, il prêche néanmoins le développement
d’une armada militaire et commerciale ainsi que l’acquisition de points
d’appui mondiaux pour le ravitaillement et la réfection des vaisseaux.
Sur le plan de la Décision, il revient à William Mckinley de poser les premiers
jalons de cette infrastructure hors frontières. Par voie de traité (1887), il
obtient de construire un port militaire aux îles d’Hawaii (Pearl Harbour,
1893) ; et, craignant que les Européens se partagent la Chine et la ferment au
commerce américain (20 % des exportations absorbées par la Chine à l’époque), il
entre en guerre contre l’Espagne pour se rapprocher du théâtre des opérations:
les États-Unis prennent alors possession des Philippines (Subic Bay) et de Guam
- mais la guerre est déclarée d’abord au sujet de Cuba, fermeture de
l’hémisphère américain aux visées militaires d’outre-Atlantique (mais pas
commerciales) oblige en cet âge d’or du colonialisme européen (1898). En 1903,
le partage conjoint des îles Samoa avec l’Allemagne et l’Angleterre est obtenu,
de même que le contrôle de la «zone du canal», en échange de la reconnaissance
de la souveraineté de Panama.
Si le début des années 1900 est riche en
interventions extérieures (Cuba, Haïti, République Dominicaine, Nicaragua et
Première guerre mondiale, sous Roosevelt, Taft, et Wilson), le réseau des bases
ne se développe pas durant cette période. L’opinion publique est
fondamentalement hostile à toute action militaire hors frontières et la classe
politique renoue avec la stratégie traditionnelle. Ainsi, quand Wilson, après le
Premier conflit mondial, déclare: «no policy of
isolation will satisfy the growing needs and opportunities of America», il
réfère au commerce, pas au militaire.
Sous ses successeurs Coolidge et Harding, le discours présidentiel s’inspire
aussi du traditionalisme stratégique: on prêche vigoureusement le développement
des échanges et l’établissement en corollaire du règne universel du Droit,
tandis que la perspective du recours à la force militaire provoque un certain
malaise (opinion publique). Ce sentiment largement répandu inspire à Franklin
Roosevelt la Good Neighbour Policy (1934).
En fait, les années d’après le Premier conflit mondial paraissent consacrer le
retour en force de l’abstentionnisme et être garantes de son triomphe définitif
à terme. Après tout, la guerre n’a-t-elle pas été mise «hors la loi» en 1925 (Pacte
Briand-Kellog) ?