b) La Deuxième guerre mondiale et ses suites
immédiates: 1941-50
Survint le Second conflit mondial. Si le
Président Roosevelt, dans la première année des hostilités, arrondit le réseau
des bases du côté de l’Atlantique par voie d’entente avec des nations
belligérantes (pied-à-terre obtenu aux Bermudes, en Islande, au Groenland et à
Terre Neuve), et qu’il doute personnellement que l’Amérique puisse rester neutre
encore bien longtemps (discours de la «Quarantaine», Chicago, 1937), il est
cloué sur place en raison de l’opposition non équivoque de l’opinion publique:
aux élections de 1940, il doit promettre solennellement de ne pas engager l’État
dans le conflit.
Mais l’attaque japonaisesur Pearl Harbour provoque rien de moins qu’une
révolution dans la politique stratégique américaine, et ce à deux niveaux
fondamentaux. Premièrement, le souci de préserver le territoire national
d’une agression s’ajoute celui de maintenir ouvertes les voies du commerce
comme principal déterminant de la stratégie américaine. Deuxièmement surtout,
l’électorat, jusque-là en bonne partie sceptique face à
l’interventionnisme, lui est dès lors acquis massivement. En décembre 1941,
il veut, il exige l’implication directe de l’État dans les affaires militaires
internationales (il serait peut-être plus juste de dire qu’il hurle à la
guerre). Roosevelt, maitre de la Décision, a désormais carte
blanche («The only thing we have to fear is fear itself»).
La théorie des nouvelles orientations
stratégiques de l’État américain est jetée dans ses grands axes par Nicholas
Spykman (America’s Strategy in World Politics: the United States and the
Balance of Power).
L’originalité de l’ouvrage, dans le contexte ici délimité, est à deux niveaux.
D’une part, s’exprimant encore dans le langage de la géopolitique, l’auteur en
renverse quelques postulats fondamentaux. Pour lui, la puissance d’un État est
directement proportionnelle à son degré d’industrialisation. Or, il remarque que
les États industriels, ceux qui se font la guerre et mettent en danger la
sécurité des États-Unis, sont situés dans le «Rimland» (ou «anneau maritime»).
Il juge donc que la région stratégique charnière est le pourtour du
continent eurasiatique, et non son cœur géographique, le «Heartland», comme
l’avait écrit Mackinder. D’autre part, concernant la stratégie américaine
proprement dite, il dépasse l’interventionnisme prudent de Mahan, strictement
limité aux océans, et conseille l’implication directe dans les affaires
militaires de l’Eurasie continentale: l’Amérique devait dorénavant protéger
l’intégrité politique du «Rimland», pour qu’aucun État ne fût capable d’en
maîtriser l’immense potentiel industriel et, de ce seul fait, d’inquiéter
l’Amérique (strangulation économique, ancienne préoccupation, autant que,
désormais, agression conventionnelle sur le territoire national).
C’est durant la participation des États-Unis à la Deuxième guerre mondiale
qu’apparaît le réseau de points d’appui militaires à l’étranger comme élément
constitutif permanent de la réalité matérielle des relations internationales.
La face du monde en est changée. À la fin du conflit, cette infrastructure
particulière compte plus de 30 000 installations réparties plus ou moins sur 2
000 bases situées dans environ cent pays et territoires allant de l’Arctique à
l’Antarctique.
Une des conséquences immédiates de l’irruption
des États-Unis comme facteur agissant dans le rapport de forces militaire global
dans l’après-conflit est la décolonisation. La ruine des empires européens sert
la liberté du commerce et enlève à des puissances militaires au très grand
potentiel le contrôle direct sur d’importantes ressources nécessaires pour faire
la guerre. Ici, on s’accorde. Par contre, les partisans de la stratégie
traditionnelle font un retour en force durant ces années. Dans l’Océan
Pacifique, par exemple, l’idée d’une implication des forces armées dans le «Rimland»
est repoussée: l’état major politico-militaire prévoit plutôt l’établissement
d’un périmètre défensif strictement maritime et la fermeture de la plupart des
bases. On se figure que le point nodal de la présence nationale dans cette
partie du globe doit rester Hawaii, avec les embranchements traditionnels vers
Guam, la Micronésie, les Aléoutiennes, Clark et Subic Bay, auxquels on ajoute
Okinawa. L’indépendance est accordée aux Philippines. Outre Okinawa, les
planificateurs n’accordent pas d’importance particulière au Japon, et aucune
importance à la Corée.
En Europe, les effectifs et leurs cantonnements sont ramenés à presque rien.