d) La fin de la Guerre froide: vers. 1989 - v.
1992
L’objectif de cette démarche est de connaître les
fondements stratégiques sur lesquels s’appuie la volonté du peuple américain et
de ses instances représentatives de maintenir aujourd’hui un réseau de bases
militaires à l’étranger, tandis qu’aucun autre État ne possède pareille
infrastructure. La récapitulation historique aura permis de mettre ce problème
en contexte à deux niveaux. Premièrement, on a pu voir que deux axes majeurs
orientent le débat militaro-stratégique américain sur la question des rapports
que l’État devrait entretenir avec l’extérieur : au début, c’est-à-dire dès
l’époque de l’indépendance, on se borne à réclamer la liberté des échanges
économiques mais, après Pearl Harbour, il devient aussi impératif de préserver
le territoire national d’une agression. Deuxièmement, on a aussi pu constater
que deux approches sont proposées quant au traitement pratique de ces
préoccupations: la première, formulée par les Pères de la République, recommande
l’abstention de l’État des affaires militaires internationales, la
seconde propose son immixtion dans le rapport de forces mondial. Jusqu’à
Pearl Harbour, la première persuasion recueille une masse critique d’appuis,
mais la seconde s’impose après l’agression japonaise et durant la Guerre froide.
Les partisans de ces deux grandes approches ne divergent pas vis-à-vis des
fins - l’objectif commun est l’établissement de relations nourries et
harmonieuses avec l’extérieur -, mais seulement sur les moyens : les
premiers excluent rigoureusement le domaine militaire du champ des interactions
que l’Amérique se devrait d’avoir avec l’extérieur, les seconds lui donnent un
rôle prépondérant.
Si l’abstentionnisme perd sa prédominance durant
ces années, il demeure une force agissante avec laquelle il faut compter. Par
exemple, ses postulats continuent d’être martelés sans relâche sur la place
publique par les stratégistes qui y sont favorables.
Dans l’opinion publique, la perception selon laquelle le payeur de taxes
américain assume une part disproportionnée de la Défense contre le «communisme»
est très répandue.
Ces discours trouvent écho au Congrès, où la logique de l’implication militaire
américaine à l’étranger est régulièrement mise en cause.
Le milieu des années 80 rassemble toutefois
graduellement les conditions d’une remontée de l’abstentionnisme. D’abord, les
ouvertures de Mikhaïl Gorbatchev, après son accession au pouvoir en 1985,
demandent sérieuses considérations. Ensuite, les performances économiques
phénoménales du Japon et de l’Allemagne, qui laissent les États-Unis loin
derrière, donnent à l’Américain moyen la très nette impression d’être dupe.
Dès 1988, ces circonstances font éclore deux rapports politiques fondamentaux.
Le premier, intitulé Discriminate Deterrence: Report of the Commission on
intergrated long term Strategy (ou «Discriminate Deterence Report»), publié
par le Pentagone, présente le réseau des bases à l’étranger comme la pierre
angulaire de la Défense nationale même sans l’hostilité Est-Ouest, et recommande
très fortement sa conservation dans les régions du Golfe persique, de l’Europe
et de l’Asie du Nord-Est. Facture: 250 milliards/année.
Presque simultanément, la Chambre des Représentants accouche de l’Interim
Report of the defense Burdensharing Panel of the Committe on Armed services
(ou «Burdensharing Report»), où il est écrit en substance que les États abritant
des bases américaines devraient dès lors en défrayer une part beaucoup plus
large des coûts qu’ils ne l’avaient fait jusque-là.
En d’autres termes, le peuple américain, via ses instances représentatives,
répondait à Gorbatchev: le reste du monde se voyait notifié que la poursuite de
l’engagement militaire hors frontières ne se ferait pas, au sens figuré comme au
sens propre, à n’importe quel prix.
Avec la chute subséquente du mur de Berlin (1989)
et de l’URSS (1991), les circonstances semblent conspirer encore plus en faveur
de l’abstentionnisme. Il n’y a plus d’ennemi. Les voies du
commerce international n’ont jamais été si ouvertes ; aucune menace militaire
sensible ne plane sur le territoire américain. Pourquoi le réseau des bases
? L’invasion du Koweït par l’Irak en donne certes des indications, mais un
examen de la littérature montre que le sens commun d’alors ne concevait pas
encore clairement comment le déploiement militaire mondial américain pût
survivre à l’URSS. Il ne s’agit pas ici des protagonistes traditionnels du
débat, dont les positions ne changent pas, mais d’observateurs provenant
d’horizons les plus divers aux États-Unis comme dans le reste du monde qui,
de bonne foi, tentent d’interpréter les changements extraordinaires
dont ils sont témoins et, ce faisant, vont dans le sens de l’abstentionnisme.
Gerald Segal par exemple, pense qu’un retrait américain de l’Asie du Nord-Est
est imminent.
Dans Europe after an American withdrawal, Jane Sharp envisage, comme si
la chose allait de soi, de manière équilibrée, rigoureuse, froide et dénuée de
tout parti pris, l’évacuation des GI de l’Europe.
Francis Fukuyama annonce la «fin de l’Histoire», c’est-à-dire l’avènement d’un
monde où la guerre n’aurait plus cours; tandis que Paul Kennedy et les adeptes
de la thèse historique du «déclin hégémonique» voient dans le fardeau des
dépenses militaires toujours plus lourdes le principal agent de la chute des
grandes puissances («Imperial overstreatch»).
Les pouvoirs constitués ont beau proclamer solennellement que l’Amérique
conserve des intérêts vitaux en Eurasie (Défense Planning Guidance de 1992);
et des chercheurs tels par exemple Joseph Nye et Keith Dunn tenter de convaincre
que le déploiement militaire mondial continue de comporter des avantages
non-négligeables, «l’air du temps» ne leur est pas favorable.
Si l’opinion publique, toute à ses récriminations économiques, est encore dans
sa majorité d’accord avec le principe d’une présence musclée à l’étranger, les
sondages montrent que cet appui s’effrite lentement mais sûrement.
Au tournant des années 80, le réseau des bases
est intact, mais la démonstration de sa pertinence doit à nouveau être faite. On
ne parle pas ici d’ajustements secondaires: ce sont les fondations
mêmes du déploiement militaire mondial qu’il faut reconceptualiser. La
fonction du réseau des bases, en l’absence de l’URSS, doit être
redéfinie. Déjà, les effectifs en Europe sont ramenés à 100 000 soldats. En
Asie, les baux de Clark et de Subic Bay ne sont pas renouvelés, la possession de
ces places étant désormais jugée sans objet (1993). La pression se fait
dans le sens du désengagement. Un nouvel épistème est à inventer.