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a) L’Europe

Quand il est question de l’Europe de l’après-guerre froide dans sa dimension politico-militaire, la théorie des relations internationales est plus souvent qu’autrement divisée en deux grands courants. Le premier, dit «optimiste» (habituellement des libéraux, constructivistes ou critiques), suppose que les anciennes querelles sont choses du passé et que le Continent se dirige résolument vers une ère de paix et de prospérité. Le second, dit «pessimiste» (habituellement des réalistes), postule que les conflits hérités du passé referont surface à un moment ou à un autre. Aux États-Unis, le champ théorique est pareillement divisé, la plupart du temps, entre «optimistes» et «pessimistes», mais présente cette singularité importante: les optimistes le sont parce qu’ils tablent leurs pronostics sur une continuation de la présence militaire américaine, tandis que le négativisme des seconds prend sa source dans une analyse où l’Europe est laissée à elle-même. Finalement, on s’accorde: la guerre ou la paix sera fonction de l’évacuation ou non de l’armée américaine.

Nous avons relevé trois types de théories du chaos dans les analyses militaires américaines en regard de l'Europe de l’après-guerre froide (optimisme et pessimisme confondus), théories libérale, critique et réaliste. Décrivons maintenant brièvement chacune d’elles. On verra ensuite comment elles s’accordent sur le point capital de la poursuite de l’engagement américain.

1 - Un exemple standard de conceptualisation néolibérale se trouve dans la réflexion faite par Ronald Asmus, Richard Kuegler et Stephen Larabee, sur la pertinence de l’OTAN dans l’après-URSS64. L’Europe de l’Ouest, cet archétype du libéralisme selon les auteurs, est menacée par ce qu’ils appellent deux «arcs de crises». Le premier, l’arc «oriental», part d’entre l’Allemagne et la Russie et va jusqu’au Caucase, en passant par les Balkans et la Turquie. Le second, l’arc «méridional», traverse l’Afrique du Nord et, via le Moyen-Orient, se perd en Asie du Sud-Ouest. Les contrées affectées sont engagées dans un cycle infernal: la présence simultanée de nationalismes virulents et de régimes tyranniques engendrent une course aux armements effrénée, qui elle-même entretient un climat d’insécurité générale. Ces maux risquent de déborder et de gangrener la substance libérale européenne de quatre manières. Premièrement, les conflits périphériques sont alimentés par des forces antidémocratiques qui représentent la négation des fondations idéologiques libérales ouest-européennes. Deuxièmement, l’insécurité ne peut être contenue facilement, car elle tend à se répandre sous forme d’instabilité politique et économique, comme par exemple sous forme d’afflux massif de réfugiés. Troisièmement, les tensions locales peuvent muter en conflits géopolitiques régionaux et entraîner ainsi l’intervention de grandes puissances. Enfin, cette atmosphère empoisonnée risque de réactiver d’anciennes fractures «tectoniques» dormantes, telles celles ayant divisé la Russie et l’Allemagne ou la Chrétienté et l’Islam (pp. 28-9)65.

2 - Le théoricien critique Daniel Nelson fournit l’exemple d’un second type de conceptualisation du chaos66. Il prend acte d’entrée de jeu de ce que de nombreux conflits font rage en Europe depuis la chute de l’URSS et menacent de se répandre67. Pour lui, la faute n’en incombe pas à la fracture «centre-périphérie» ou aux «arcs de crises», comme dans la lecture précédente, mais principalement à l’état d’esprit «réaliste» qu’il voit régner dans l’Armée et la Diplomatie américaine, qui amène les États-Unis à rester les bras croisés devant l’émergence de guerres régionales ne les mettant pas directement en cause68.

3 - En troisième lieu, le programme de recherche réaliste a donné de très nombreuses versions du nouveau désordre européen, peut-être parce que ce problème y a fait l’objet d’un débat infra-paradigmatique (dont l’enjeu était l’identification de la configuration structurelle - ou systémique - la plus stable - bi ou multipolarité). L’échantillonnage suivant permet de s’en faire une idée.

Dans «Chain Gangs and passed Bucks: predicting the Alliances Patterns in Multipolarity», Thomas Christensen et Jack Snyder (pessimistes) tentent de prédire le réalignement des alliances dans l’Europe «multipolaire» de l’après-guerre froide69. Leur lecture, fondée sur un néoréalisme rigide, annonce deux scénarios. Le premier voit l’établissement d’une dynamique semblable à celle ayant précédé le Premier conflit mondial, où le processus de formation des alliances est actif et lourdement structuré («chain ganging»). Le deuxième scénario prévoit un engrenage plus passif, tel celui d’avant la Seconde guerre mondiale («buck passing»)70.

Stephen Van Evera (optimiste) affirme pour sa part que les soubresauts du passé ne se répèteront pas, car les conditions ayant présidé à leur matérialisation ne sont plus71. La «défensive» a maintenant indiscutablement l’avantage sur l’«offensive» (armes nucléaires), le «militarisme» est moribond, les États ne sont plus gouvernés par des «élites révolutionnaires» et la «démocratie» est le système de gouvernement privilégié par tous (voir pp. 11-44). Par contre, Walt voit poindre de nouveaux ferments de désordres Essentiellement, le retrait soviétique a fait place à une situation ou les règles internationales ne sont pas définies, ce qui laisse les États vulnérables tant sur les plans intérieur qu’extérieur («international, domestic breakdown»). Des disputes sur le tracé des frontières de même que des troubles causés par des minorités sont aussi possibles («border disputes and intermingeled or divided nationalities») - (voir pp. 44-50). En fin de compte, l’optimisme du stratégiste est plus nuancé que le titre de son article ne l’indique: «Overall, the risk of war may be greater than under the Cold War, but only slightly so» (p. 10, souligné par nous)72.

Pour Charles Glasser la disparition de l’OTAN ne pourrait que faire resurgir les dangereuses tensions d’antan entre les grandes puissances de l’Europe de l’Ouest73.

Dans «Why Western Europe needs the United States and NATO», Robert Art (optimiste) argue que l’état de paix entre les puissances «libérales» de l’Europe de l’Ouest n’est que façade74. L’analyse est ici concentrée sur le processus de négociations portant sur la «Défense commune» entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (1989-95). L’auteur concède que ces Eurasiens semblent sincères dans leur désir de se rapprocher sur le plan économique, mais remarque qu’ils ne paraissent pas pouvoir arriver à transcender leurs différends sur le plan militaire (concept de «re-nationalisation» des secteurs de Défense, particulièrement, peur - morbide dans le cas français - d’une Allemagne réunifiée). Il localise même dans le discours employé durant «l’Eurodébat» tous les ingrédients du dilemme classique de la sécurité, et voit dans ce phénomène la cause sous-jacente de l’impotence européenne durant la crise yougoslave: «Therefore, if Europe is ever to achieve peace, Western Europe must play a central role, but it will be unable to do so unless its own nightmares are held in check» (p. 4).

Après avoir tenté de suivre les vertigineuses trajectoires de la «politique commune» face au conflit yougoslave, Philip Gordon en vient aussi au constat que l’ineptie du Vieux continent durant ce lamentable épisode est fonction des abysses qui séparent les Européens de l’Ouest en matière de perception au regard de la chose militaire75.

Les stratégistes ci-haut mentionnés fournissent bien entendu tout un assortiment de recommandations pour la prévention des catastrophes annoncées, des prescriptions variant au gré des prémisses de leur raisonnement (néolibéralisme, approche critique, réalisme). Par contre, il en est une qui transcende les lignes paradigmatiques: on interdit l’évacuation de l’Europe par l’armée américaine. C’est ainsi que se rejoignent les libéraux Larabee, Asmus et Kuegler, ainsi que les réalistes Glasser et Art dans leur apologie de l’OTAN (abstraction faite de leurs différends sur le problème de l’élargissement ou non de l’Alliance - les néolibéraux sont habituellement pour, les réalistes habituellement contre). Pour le critique Nelson, on l’a vu, la présence militaire américaine en Europe est une prémisse du raisonnement (c’est-à-dire «donnée») : dans son univers, on l’a aussi relevé, c’est le «réalisme» qui fait problème (cf. note 68). L’«optimisme» de Stephen Van Evera, somme toute très prudent, cela a été souligné, tient en fait à cette condition: «The Soviet withdrawl from Eastern Europe will allow large American troop withdrawls, but the United States should leave a sizable residual force in Europe» («Primed for Peace», p. 54 - cf. note 71). Dans «Why Europe matters» (cf. note 72), il avertit que la taille de ce contingent ne doit pas descendre sous la barre des «100 000 soldats» (p. 5).

Ce fond commun est nulle part mieux observable que dans l’extraordinairement riche et très controversé «Back to the Future», de John Mearsheimer (débats théoriques: stabilité structurelle - bi versus multipolarité  -, optimisme versus pessimisme, etc)76. L’auteur est d’un pessimisme noir parce que son hypothèse de travail est celle d’une Europe militairement laissée à elle-même (donc «multipolaire»): «I examine the effects of a scenario under which the Cold War comes to a complete end. The Soviet Union withdraws its forces from eastern Europe, leaving the states in that region fully independent. Voices are thereupon raised in the United-States, Britain and Germany, arguing that American and British military forces in Germany have lost their raison d’être, and these forces are withdrawn from the Continent. NATO and the Warsaw Pact then dissolve...» (p. 5, l’auteur souligne). On connaît la suite (le stratégiste décrit de long en large les prodromes de la Troisième guerre mondiale - ce qui est à la source du caractère «choc» de l’article). Par contre, le chef de file du pessimisme admet pourtant explicitement que le futur de l’Europe pourrait très bien ne pas être aussi désespérant qu’il le prédit. Il s’agit simplement que la politique américaine d’immixtion directe dans les affaires militaires européennes soit reconduite: «It is essential for peace in Europe that they [les États-Unis et la Grande-Bretagne] do not repeat past mistakes, but instead remain actively involved in maintaining the balance of power in Europe» (p. 55, nous soulignons).


 


 


 

 
 

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