c) Le niveau planétaire
Dans l’après-guerre froide, à la faveur du débat
fleuve né de l’éclatement du champ de la théorie des relations internationales,
beaucoup de stratégistes, aux États-Unis, ont donc pris position sur cet autre
problème, à la charnière du politique et du théorique, dont l’enjeu était le
rapatriement ou non des forces armées stationnées à l’étranger. La réflexion a
spécialement porté sur l’Europe et l’Asie, parce qu’une proportion fortement
majoritaire des effectifs y était concentrée. Mais on a aussi tenté de connaître
les impacts d’une évacuation des GI sur un plan plus global. Si la région
asiatique, en raison de caractéristiques qui lui sont propres, a surtout donné
lieu à des analyses fondées sur des postulats réalistes, d’autres paradigmes,
ici, furent représentés. La théorie du chaos y a gagné en richesse.
Charles Krauthammer (optimiste), par exemple - «néoconservateur»
sur le plan idéologique, mais dont la lecture des relations internationales en
propre est nettement fonction, dans le texte abordé ici à tout le moins, d’un
modèle hybride (usage conjoint de la théorie des «arcs de crises» et du concept
de polarité) -, se démarque des délibérations sur les vertus de la bipolarité
versus celles de la multipolarité, en tenant pour acquis l’unipolarité
du système et, surtout (coup de théâtre !), la stabilité de l’unipolarité
(voir «The unipolar Moment», op. cit). Pour Krauthamer, il en est ainsi
parce que les puissances plus significatives du point de vue des indicateurs
classiques sont regroupées autour de la plus forte d’entre elles, les
États-Unis. Le danger vient de ce qu’il appelle les «Weapon States» (nous
traduisons «États obus»). L’État obus, qui loge en «périphérie», est une
créature particulière sur trois plans. D’abord, il n’a pas d’assiette
«nationale», ses frontières étant le produit de décisions arbitraires
(décolonisation). Ensuite, l’appareil d’État y écrase la société civile au
profit de l’Armée. Enfin, il a en banque de lourds griefs à l’endroit de
l’Occident (le «centre», pp. 30-1). Un peu à la manière de la Prusse du XVIIIe
siècle, dont les caractéristiques lui ressemblent, l’État obus n’a qu’un
objectif: détruire l’ordre existant. Peu conséquent en soi s’il est mis en œuvre
selon des moyens conventionnels, ce dessein présente un potentiel réel aux yeux
de l’auteur en cas d’acquisition d’armes de destruction massive par ceux qui le
nourrissent.
James Goldgeier tente de lire le monde de
l’après-guerre froide en se munissant a priori des objets de prédilection
de l’ontologie libérale, le libre marché, la technologie et les normes partagées
(démocratie, règne du Droit, etc).
Un monde manichéen lui apparaît. D’une part, il y a le «centre», opulent,
démocratique, où règnent les valeurs libérales et où les États ont abandonné le
recours à la force comme moyen de résolution des conflits (recherche des gains
absolus). La «périphérie», d’autre part, présente un tout autre visage. Dans cet
univers, où «l’esprit du réalisme» règne sans partage, les relations entre les
États sont rythmées par le dilemme de la sécurité - recherche des gains relatifs
(voir pp. 475-88). L’auteur pense que les maux de la périphérie peuvent être
conduits au centre par trois vecteurs: l’accession de la Chine au statut de
grande puissance, un retour du communisme en Russie, ou l’acquisition par un
plus petit État «périphérique» d’armes de destructions massives - un retour de
la dictature en Allemagne et au Japon est aussi envisagé comme scénario
déstabilisant potentiel, mais la matérialisation de cette éventualité est jugée
peu probable en cas de continuation de l’engagement militaire américain mondial
(voir pp. 488-90).
Dans «A defensible Defense: America’s Grand
Strategy after the Cold War», le réaliste Robert Art identifie cinq canaux par
lesquels pourrait s’engouffrer le chaos: une guerre entre grandes puissances
européennes, le tarissement du flot d’hydrocarbures moyen-oriental, la
destruction d’Israël, celle de la Corée du Sud et la prolifération non contrôlée
de la technologie nucléaire.
Une représentation originale de la perception
américaine des désordres internationaux potentiels de l’ère post-bipolaire est
fournie par Samuel Huntington, dans Clash of Civilizations and the remaking
of World Order.
Cet ouvrage, inclassable, brosse le tableau de communautés retranchées sur des
présupposés fondateurs (croyances religieuses, mythes partagés, vision du monde
particulière, principes d’organisation sociale, etc.) et évoluant ainsi toujours
plus loin dans la voie de l’incompréhension mutuelle.
Encore ici, les diagnostics sont extrêmement
variés, mais un seul remède est proposé. Pour les néolibéraux, la persistance de
l’engagement militaire mondial, par le biais des alliances nouées sous la guerre
froide (OTAN, traités de sécurité avec le Japon et la Corée et autres
arrangements), est l’indispensable digue qui préserve le centre des
déchaînements de l’«irrationnel» périphérique (Goldgeier, op. cit., pp.
480-1). Pour le réaliste Art, le réseau des bases à l’étranger est à la paix
mondiale - «centre» et «périphérie» confondus - ce que le ciment est aux
immeubles: «Removing the cement of American military presence would cause the
whole edifice to crumble» (op. cit., pp. 41-2). Dans un autre texte que
celui précédemment cité (le prolifique écrivain ne se laisse pas facilement
saisir), Samuel Huntington proclame que l’Amérique est la seule puissance
capable de transcender la pléthore des désaccords internationaux: «A world
without US primacy will be a world with more violence and disorder and less
democracy and economic growth than a world where the United States continues to
have more influence than any other country in shaping global affairs».
On ne peut terminer ce chapitre sans faire
mention du Bound to Lead, de Jospeh Nye (néolibéralisme), car cet écrit,
à notre sens, fournit une bonne synthèse de la reconstruction de
l’interventionnisme au sein du plus large effort de redéfinition de la stratégie
militaire américaine après la chute de l’URSS.
Conçu à l’origine pour répondre à la thèse du «déclin américain» (cf. Paul
Kennedy - note 50), Bound to Lead a gagné la célébrité en annonçant
l’avènement d’un monde où les rapports de forces traditionnels seraient mitigés
(«power diffusion»), et où la puissance «souple» non militaire («soft power»)
prendrait de plus en plus d’importance. De plus, Nye conceptualise l’objet de la
sécurité non plus en termes strictement militaires, mais en tenant compte de
nouvelles données, telles le trafic de drogue, la propagation du SIDA, le
réchauffement de la planète, etc. Ces menaces, poursuit l’auteur, sont globales,
et les États-Unis sont la seule entité pouvant permettre de gérer une réponse
concertée. Dans un même ordre d’idées, Nye ne dit jamais que le monde qui
s’annonce est exempt des risques de soubresauts caractéristiques à l’ancien
monde, bien au contraire: «However, certain geopolitical aspects of the world at
the end of the 20th century do ressemble the 19th century as well as the
1930’s... the reduced role of ideology does not mean the
end of great power politics, nor does it allow states to be indifferent to the
military balance of power» (p 239, nous soulignons). Par conséquent : «A
successful strategic vision for the coming decades must take into account the
geopolitical continuities as well as the new dimensions of transnational
interdependance» (p. 241, souligé par nous). Voilà
pourquoi Nye, à l’instar de ses homologues, refuse catégoriquement
qu’on attente à l’intégrité du réseau des bases à l’étranger : «An American
withdrawl… might undermine the sources of post-war stability» (p. 240).
Pour l’auteur, la clé du «leadership» sécuritaire mondial des États-Unis dans
l’après-guerre froide, en dépit de la diversification de l’objet «sécurité»,
continue donc de passer par le déploiement militaire mondial.
Il ne voit pas quand cela pourra changer: «The American security presence… will
be needed for a considerable time to come» (p. 240 - voir la conclusion de
l’ouvrage: «American Interest and a new Grand Strategy»).
Ce survol aura permis de se faire une idée de la
recomposition intellectuelle de la stratégie interventionniste aux États-Unis
durant les années 90. Les théoriciens, quelle que fut leur affiliation
paradigmatique, ont dans une proportion écrasante pris le parti de la poursuite
de l’immixtion directe de l’État dans les affaires militaires mondiales. Les
redéfinitions de la sécurité (trafic de drogue, réchauffement de la planète,
environnement, etc.) n’ont pas mis cela en cause. On s’est accordé pour dire que
le secteur militaire conventionnel restait une donnée incontournable de la
réflexion, on a convenu que ce secteur militaire était encore animé par une
logique d’affrontement - fracture «centre-périphérie», «choc des civilisations»
ou anarchie plus classique conçue en termes de bi ou de multipolarité - et on en
a déduit que les risques de dérapages généralisés qu’occasionnait la persistance
de ce phénomène ne pouvaient être jugulés que par voie de reconduction de
l’engagement militaire global.
Toutefois, cela n’était que schèmes d’experts en
stratégie, dans la mesure où les théoriciens n’ont aucun pouvoir formel
de décision. S’ils proposent l’adoption par l’État de telle ou telle
ligne de conduite, l’entérinement des persuasions stratégiques doit se
faire par voie du processus établi par la Constitution. Dans
le prochain chapitre, on verra de quel côté a penché la Décision, et on
reviendra sur la réflexion théorique qu’a suscitée ce choix.