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a) La Décision

Au même titre que dans les affrontements inter-paradigmatiques observés plus tôt, un discours transcendant la ligne traditionnelle des allégeances - ici, Partis démocrate ou républicain - émerge chez les décideurs durant les années 90 sur la question du maintien ou non du réseau des bases. Ce discours se tient en général prudemment dans le sillage de celui des théoriciens, mais il s’en démarque en certaines occurrences et donne ainsi lieu à de remarquables innovations rhétoriques. Prélevons maintenant une carotte de ce dépôt sémantique.

L’administration Bush père ne s’éloigne pas des paramètres de réflexion libéraux ou réalistes. James Baker III, par exemple, remarque d’entrée de jeu dans «America in Asia: emerging Architecture for a Pacific Community», que l’Asie de l’Est a atteint un degré remarquable de maturité économique107. Par contre, il tient aussi pour acquis que l’avènement de cet état de fait n’a été rendu possible que par l’engagement militaire américain108. Quand vient le temps d’émettre un pronostic sur l’après-guerre froide, le Secrétaire d’État constate que de nombreux différends de type militaire traversent encore la région109. Il en déduit que, pour assurer la pérennité de la croissance économique et des échanges, l’«architecture» sécuritaire de la région doit garder comme premier principe la présence américaine110.

D’autres, par contre, tel le Secrétaire d’État Dick Cheney (première administration Bush en cette occurence), font une lecture plus proche de celle de Mearsheimer: «If I look at Germany... or Japan, I see two nations that I hope will continue to be close allies of the United States... I would think that if the United States cuts back so much that all we can do and all we can talk about is defending the continental United States, we’ll create an incentive for other nations that do not now feel the need to develop their own nuclear arsenal to do so»111. Mais l’influence de l’auteur de «Back to the Future» se fait aussi sentir au sein de l’administration Clinton: «A unified Germany would not rely indefinitely on a British or French deterrent. The practical issue, therefore, is whether there will be US nuclear weapons in Europe - or German ones. So long as there is a reluctance to see German nuclear weapons, there will be a strong case for an American nuclear garantee made manifest by the presence of nuclear weapons nearby»112.

Le secrétaire d’État Warren Christopher fournit un bel exemple de synthèse de l’argumentation théorique néolibérale par les décideurs. D’une part, dans le sillage de Bound to Lead, il identifie une variété de menaces auxquelles font simultanément face tous les États (environnement, trafic de drogue, etc.)113. D’autre part, il prend aux théoriciens des «arcs de crises» et de la dichotomie «centre-périphérie» le concept d’État que nous avons appelé «obus» («Weapon State»), pour le restituer sous le nom de «Rogue State» (p. 6) - origine putative, à notre sens, de la notion «d’axe du mal», énoncée sous le second Bush. Pour Christopher, toutes ces menaces potentielles appellent bien entendu le leadership américain mondial, mais la pierre angulaire de ce leadership reste clairement, à ses yeux, le réseau des bases: «Our political ties and forward military presence help reduce opportunites and temptations for any regional power to aspire to hegemony. Our engagement lowers incentives for others to build destabilizing level of national defense. It provides secure environement for... economic development and democratic nation building» (p. 12, nous souligons).

Richard Holbrooke, Assistant au Secrétaire d’État et directement impliqué dans la gestion matérielle de l’infernale débandade yougoslave, en vient au constat que la stabilité de l’Europe dans son ensemble est impossible sans les GI: il invente cette formule choc et la jette sur la place publique: l’Amérique est dorénavant une nation européenne à part entière114.

Pareillement impliqué dans la gestion d’une crise de type westphalienne, mais cette fois à l’autre extrémité du continent eurasiatique (poussée chinoise vers Taiwan, 1995-6), Joseph Nye (à titre d’Assistant au Secrétaire à la Défense), commence «The Case for Deep Engagement» par là où il l’avait laissé dans son ouvrage phare (Bound to Lead), c’est-à-dire en affirmant qu’il restait dans le monde de l’après-guerre froide un résidu actif et hautement dangereux d’instabilité militaire qui ne pouvait être confronté que dans des termes conventionnels: «It has become fashionable to say that the world after the Cold War has moved beyond the age of power politics to the age of geoeconomics. Such clichés reflect narrow analysis. Politics and economics are connected. International economics rest upon international political order... Analysts who ignore the importance of this political order are like people who forget the importance of the oxygen they breed. Security is like oxygen - you tend not to notice it, but once that occurs, there is nothing else that you will think about»115. Le problème auquel Nye était confronté était un classique du genre: les ambitions de Pékin sur Taiwan étaient irrecevables à Tokyo (approvisionnements et autres, cf. notes 86-92): devait-on rester les bras croisés et laisser les deux géants asiatiques s’expliquer entre-eux ? Impensable, selon l’écrivain. Mieux valait que les États-Unis continuassent de s’interposer, et fussent le seul interlocuteur de la Chine à la faveur de cet épisode spécifique (mais sans toutefois s’aliéner Pékin)116. Pour que l’Extrême-Orient demeurât «stable» (c’est-à-dire ouvert au commerce américain et préservé des risques d’une conflagration qui eût pu causer des dommages collatéraux outre-Pacifique), il fallait que l’Amérique poursuivît son engagement. Des chiffres furent donnés: 100 000 soldats devaient continuer à camper dans cette région du globe, dont 36 000 en Corée et 47 000 au Japon (p. 91). Au même titre que Holbrooke pour l’Europe, Nye ne voyait pas quand les Américains pourraient quitter (voir la conclusion: «A very long engagement», pp. 101-2). Les coûts ? L’auteur faisait remarquer que, pour les avantages qu’elle en retirait sur le plan de sa propre sécurité, l’Amérique faisait là une excellente affaire : «because of the host-nation support provided by Japan and South Korea, it is cheaper to base forces in Asia than in the US. Japan pays nearly all the yen-based costs of the American forces, or nearly 70% of the troops overall costs» (p. 91).

Mentionnons aussi l’ouvrage de Condoleeza Rice, Conseillère de l’actuel Président Bush et présente sous Bush père dans cette autre fournaise que fut la gestion de la dimension internationale de la réunification de l’Allemagne, qui met en évidence le rôle de l’Armée américaine comme «modérateur» de l’Europe au cours de cet épisode117.

La National Security Strategy of Engagement and Enlargement du Président Clinton, de même que le concept de «nation indispensable», inventé par Madeleine Albright (Secrétaire d’État sous cette administration), semblent puisés à même Bound to Lead.

Envisagé dans l’optique de cette étude, c’est-à-dire du politico-militaire, le discours de l’administration Bush fils ne se démarque pas des précédents jusqu’aux événements du 11 septembre 2001. Un bel exemple de ceci se trouve dans l’énoncé de principes du «Project for a new american Century», un écrit publié avant la prise du pouvoir par cette administration républicaine, mais co-signé par des personnages qui y occupent aujourd’hui des positions clés et dans lequel maints commentateurs voient souvent poindre l’«unilatéralisme» militaire agressif qui caractérise le comportement de l’administration en question dans l’après-11 septembre118. De notre point de vue, ce document, publié en 1997, n’apporte rien de neuf à ce qui a déjà été observé jusqu’ici, en ce qu’il ne fait que ressasser les thèmes de l’interventionnisme reconstitué de l’après-guerre froide. Il y est dit en substance que l’Amérique ne peut laisser le volume de son infrastructure militaire diminuer en deçà d’un certain seuil, car, on a déjà vu pourquoi (la théorie du chaos): «America has a vital role in maintaining peace in Europe, Asia and the Middle East» (p. 1). S’il est déclaré que l’État doit «défier» («challenge») les «régimes hostiles à nos intérêts et nos valeurs» (p.2), cela ne représente en rien une rupture avec la position de la précédente administration. Enfin, remarquons que, au même titre que sous Clinton, cette rhétorique, inquiétante en soi il est vrai, est tempérée, voire annulée par d’autres dispositions beaucoup plus conciliantes : «Of course, the United States must be prudent in how it exercise its power» (p.1). De quelle manière ? Dans le plus pur style Nye : «We aim to make the case and rally support for American global leadership» (p. 1, nous soulignons). En clair, le leader doit prêcher par l’exemple, parlementer, rallier à sa cause par son seul ascendant moral, etc., mais il ne déclare jamais la guerre unilatéralement (agression). Si non, il ne répondrait pas au qualificatif de «leader» («tyran» ou «despote» devrait alors être employé)119.

 
 

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