c) L’abstentionnisme durant les années 90
L’opposition au réseau des bases et à la
poursuite d’une stratégie militaire mondiale américaine dans l’après-URSS s’est
donc manifestée sur un plan plus politique, autour de thèmes bénéficiant
traditionnellement d’une large audience dans le peuple (rappelons qu’un
échantillon de l’éventail de cet argumentaire est donné à la note 14). Ici
encore, cependant, aucune percée significative n’a pu être faite. Par exemple,
l’argument selon lequel la théorie du chaos est fondée sur des menaces imaginées
(cf. note 14, Carl Conneta par exemple) - vrai au sens strict -, n’a pas été
adopté par le public, en ce sens que celui-ci, c’est un lieu commun, a appuyé
l’immixtion de l’État dans les crises yougoslave et extrême-orientale (de
1995-6).
Les combats d’arrière-garde et autres types de
guérillas menés sur le plan décisionnel n’ont pas eu plus de succès. Par
exemple, le Burdensharing Amendment a force de loi et lie
effectivement l’exécutif depuis 1997 (cf. note 16), mais cela n’a eu pour effet,
en bout de ligne, que de conforter empiriquement cette autre prémisse de
l’interventionnisme, selon laquelle les États hôtes de la présence militaire
américaine en sont aussi les plus chauds partisans (le fait qu’ils préfèrent en
défrayer une très large part des coûts à l’option du départ des troupes le
«démontre» encore une fois).
L’abstentionnisme demeurait cependant une force
avec laquelle il fallait compter, en raison de l’appui qu’il continuait de
recevoir au sein de l’opinion publique (un peu plus de 40 %, ce qui est énorme,
cf. note 15). Les partisans de l’interventionnisme ne se faisant aucune illusion
sur ce plan, ont ainsi pu dire que la principale menace à laquelle était
confrontée la stratégie militaire mondiale n’était ni la Russie, ni la Chine, ni
le Japon, ni l’Allemagne, ni aucun autre État, mais bien les impulsions
abstentionnistes ayant cours dans la nation américaine elle-même : si cette
nation en venait à décider, par le biais d’une majorité démocratique claire,
soutenue et durable, que c’en était assez, rien ne pourrait s’opposer au
démantèlement du réseau des bases à l’étranger.
Concluons ce chapitre en parcourant une dernière
fois notre corpus de référence. John Mearsheimer (réalisme offensif,
pessimiste), par exemple, a pronostiqué qu’en l’absence d’un ennemi digne de ce
nom («peer competitor»), l’opinion publique finirait par être blasée et
entrînerait à terme l’État à mettre fin au déploiement hors frontières.
Pour sa part, Charles Kupchan (réalisme défensif, pessimiste) a prédit que les
Américains abrogeront eux-mêmes l’unipolarité, car, selon lui, ils finiront tôt
ou tard par s’écoeurer de payer pour défendre les autres.
William Wolforth (réalisme défensif, optimiste), quant à lui, a estimé que
l’abstentionnisme représentait le plus grand danger pour la pax americana.
Charles Krauthammer («néoconservatisme» - qui n’est pas une ligne de pensée en
théorie des relations internationales -, optimiste), enfin, a affiché des
préoccupations similaires.
On en était là au 11 septembre 2001.