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Conclusion : désacraliser le déploiement militaire mondial américain

Récapitulons.

Après la chute du bloc de l’Est, d’aucuns ont cru, non sans raisons, que l’humanité était entrée dans une ère nouvelle. Plus particulièrement, les États semblaient s’être mis d’accord pour que les agressions sauvages et gratuites, qui avaient jusque-là constitué la norme, ne soient plus une constante de leurs rapports. Ainsi l’Irak, dès 1989, et la Serbie, à la fin de la décennie 90, furent punis pour avoir transgressé ce principe auquel tous paraissaient, dorénavant, avoir accepté de se soumettre. Jusque-là régie sans conteste par «loi du plus fort», la politique internationale, enfin, semblait être en passe d’accéder au «règne du Droit». Dans un même ordre d’idées, il était aussi remarquable de constater que les États-Unis d’Amérique, qui auraient pu profiter de la disparition de l’URSS pour abuser de leur position de force nouvellement acquise, ne l’ont pas fait. Oui, il y a eu le refus de ratifier Kyoto, celui de ne pas joindre le TPI et celui de ne pas signer divers Traités (mines antipersonnel, etc). Par contre, on était obligés de constater que l’«hyperpuissance», si elle n’éprouvait aucune gêne à exercer sa souveraineté nationale sur d’autres théâtres, restait extrêmement circonspecte face au problème de la guerre. Sur ce point, rien n’a été entrepris seul, les Américains ayant même été vertement critiqués, durant l’épisode yougoslave, pour ne pas avoir agi (assez vite). Il était permis de croire que, pour la première fois de son histoire, l’humanité avait vaincu ses vieux démons, et ce pour le plus grand bénéfice de tous, celui des Américains en premier lieu. L’après-11 septembre immédiat a semblé consacrer le triomphe de ce «nouvel ordre mondial». La réponse à l’agression fut donnée par une coalition internationale : d’une part, les États ont renversé le régime des Talibans et, d’autre part, ils commençaient à poursuivre et à débusquer un à un les membres d’Al Qaeda présents sur leur territoire. Aussitôt commencée, l’affaire devenait rapidement une opération de police dont l’issue était prévisible : il ne pouvait y avoir de sauf-conduit pour les auteurs des attentats et leurs suppôts, il y avait, sur ce point, un accord planétaire. Il ne fallait que donner un peu de temps au temps. Puis, il y a eu l’invasion de l’Irak, qui constituait elle-même une agression gratuite patente. Puis, il y a eu le «qui n’est pas avec nous est contre nous», qui menaçait de représailles ceux qui refusaient de la cautionner ou d’y prendre part. Les États-Unis, en cette occasion, on rien de moins que lancé un défi d’ordre militaire au reste du monde. Ils ont clairement signifié leur intention d’attaquer qui bon leur semblerait, quand bon leur semblerait et selon leur seul bon vouloir. L’«ancien régime» faisait sa rentrée par la grande porte. C’est dans ce contexte que ce travail a pris moule. Quels étaient les ressorts de la puissance militaire apparemment sans bornes des États-Unis ? Jusqu’où pouvait-ils aller ? C’est ce qu’on a cherché à comprendre.

Il a d’abord fallu établir une certaine perspective. D’entrée de jeu, on a semblé trouver la réponse à nos interrogations. En effet, selon le préjugé accrédité, l’instrument de guerre américain est imparable en raison de sa taille. Il est impossible de s’opposer ; il est impossible même d’y penser, car les Américains sont les plus forts parce qu’ils sont les plus gros, point final, le cas est clos. Ici, on ne peut pas agir - même pas réfléchir -, on ne peut que subir, la disproportion des forces en termes quantitatifs étant tout simplement trop à l’avantage des Américains. Pourtant, un simple coup d’œil sur la carte a fait apparaître les limites de cette approche. Le caractère écrasant de la puissance des États-Unis aujourd’hui, a-t-on pu avancer par suite de cette simple démarche, est un fait qui doit être entendu non en termes quantitatifs, mais bien qualitatifs. L’armée US, en effet, est la seule qui soit mondialement déployée. Tout imposante soit-elle, elle ne pourrait s’éloigner par trop du cadre de sa territorialité nationale de son propre chef si elle ne pouvait compter sur un réseau de bases à l’étranger et en user à sa discrétion. En d’autres termes, le problème de l’hypertrophie des Forces armées américaines dans le monde contemporain et son corollaire, l’«unilatéralisme» militaire aux potentialités dévastatrices illimitées, ne sont pas reliés à la dimension en tant que telle de l’instrument de guerre américain, mais bien à l’existence du réseau des bases à l’étranger. Sans lui, l’Amérique serait embouteillée, comme toutes les unités étatiques aujourd’hui. De l’énonciation de cette évidence a découlé naturellement une autre évidence qui s’est présentée à peu près de cette manière : si l’hypertrophie militaire américaine constituait un problème d’ordre mondial, et que ce problème avait pour racine le réseau des bases à l’étranger, pourquoi ne pas mettre en examen la légitimité du contrôle exclusif des États-Unis sur cette infrastructure particulière ? Le contrôle d’un réseau de bases militaires à l’étranger, tant était que pareille infrastructure avait vraiment une raison d’être aujourd’hui, ne devrait-elle pas revenir de droit à l’ONU ? En cette époque du «qui n’est pas avec nous est contre nous», il y avait là, à notre sens, matière à réflexion. Mais il fallait poser le problème

L’état de la recherche a fait émerger d’emblée une piste d’investigation. On a pu ainsi, dans une première étape, voir que la mise en place et la consolidation subséquente d’un réseau strictement américain de bases à l’étranger ont fait l’objet d’un consensus tant aux États-Unis qu’à l’extérieur, car l’Amérique était perçue comme la seule entité capable de s’opposer effectivement à l’Allemagne nazie d’une part et à l’URSS d’autre part. Par contre, on a aussi pu constater, dans une seconde étape, que l’après-URSS a fait apparaître deux façons distinctes d’aborder la matière. Hors des États-Unis, d’un côté, on a semblé s’en désintéresser complètement. Aux États-Unis, d’un autre côté, la politique officielle de l’État, telle que rendue par la National Security Policy du Président Clinton, a par contre expliqué la persistance du déploiement mondial des Forces armées américaines dans l’après-guerre froide par l’argument selon lequel il était un pilier irremplaçable de la «stabilité».

Puisque ce discours était introuvable ailleurs qu’aux États-Unis (l’exception à la règle aura été localisée dans un texte de Joseph Joffe), on s’est fixé comme objectif d’en dresser l’inventaire systématique afin d’en vérifier la consistance. N’était-il qu’un paravent destiné a couvrir un «complot» des barons de l’industrie de guerre et leurs «laquais» de la droite conservatrice ? Avait-il au contraire des fondements établis ? Le traitement de ces interrogations était légitime, car il devait aboutir à éclairer un enjeu qui sous-tendait presque tous les grands débats sur l’«actualité» : le déploiement militaire mondial américain dans l’après-URSS était ou non justifié, ou, autrement dit, l’hypertrophie militaire américaine dans le monde avait ou non sa raison d’être. La question en fonction de laquelle allait être orientée la recherche a donc été formulée en conséquence : quelles raisons stratégiques ont incité les Américains à maintenir la politique d’envoi de troupes à l’étranger après la disparition de l’Armée rouge ? Essentiellement, c’est ce qu’on a voulu savoir.

On a choisi de tenter d’éclaircir cette question dans le cadre d’une approche constructiviste, d’après laquelle les entités fabriquées par l’homme doivent être appréhendées comme des constructions de son esprit. Comme le prescrit la démarche, il fallait donc «déconstruire» le réseau des bases américaines à l’étranger, c’est-à-dire isoler les opérations du raisonnement sur lesquelles il repose ultimement. Pour articuler ce programme, on a proposé de faire jouer deux variables : la pensée des initiés et le processus constitutionnel. La première devait fournir un éventail des stratégies proposées à l’État, la seconde un éventail des justifications invoquées par les autorités habilitées à entériner telle ou telle stratégie au nom de l’État. La «pensée des initiés» a été divisée selon les approches les plus actives en théorie des relations internationales aujourd’hui (réalisme, libéralisme, constructivisme et théorie critique). La «guerre des paradigmes» qui sévit dans ce champ, loin de nuire, devait au contraire permettre de faire le tour de la question : il s’agissait de voir ce que chaque approche avait à dire sur le sujet. Le «processus constitutionnel» a été quant à lui rendu en fonction de trois variables dépendantes, la présidence, le Congrès et l’opinion publique, mais ce dans l’optique qu’en a donnée le juriste Ackerman : l’opinion publique - le peuple, la nation, la communauté, au choix, - décide en dernière instance sur un point en litige : elle le fait lorsqu’elle s’exprime clairement et majoritairement sur la durée vis-à-vis de ce point litigieux. Les prémisses subjectives sur lesquelles allait reposer l’enquête ayant été clarifiées, on a ainsi pu procéder.

Le chapitre un aura permis d’ancrer la démarche. On a ainsi pu voir que la politique américaine d’acquisition de points d’appui à l’étranger a d’abord été lancée en réponse au colonialisme européen, et s’est ensuite consolidée dans la lutte contre l’Allemagne nazie d’une part et l’URSS d’autre part. Par contre, on a aussi pu constater que la chute de l’URSS a fait disparaître d’un coup sec les justifications proprement militaires de cette politique spécifique. Il n’y avait plus d’ennemi ! Pourquoi l’Amérique devait-elle continuer à envoyer ses soldats au loin ? Objectivement, il n’y avait en effet plus aucune raison de le faire.

Au chapitre deux, on a été témoin de la manière dont ont été réinventés les termes de cette justification. Premièrement, on a constaté, d’une part, que la réflexion sur la présence américaine à l’étranger a abandonné le cadre de la géopolitique traditionnelle (telle qu’elle avait muté sous la Guerre froide) pour élire domicile dans celui de la théorie des relations internationales et, d’autre part, que les protagonistes de ce champ spécifique ont été a priori très fortement impressionnés par les déséquilibres ayant éclos dans l’après-URSS immédiat (comme par exemple le théoricien critique Daniel Nelson : «the horrors of post-Cold war armed conflits are all to clear. From the Adriatic to the Caucasus, devastating conflicts have raged in Europe», cf. note 67). En deuxième lieu, on a vu comment, sur cette toile de fond empirique, ils ont tenté d’imaginer un monde sans les GI. Il est ressorti le tableau suivant. Primo, le réalisme a accouché d’un scénario qu’on appellera de type «back to the future», dont l’esprit peut se résumer ainsi : en Europe, par exemple, l’Allemagne est une puissance nucléaire, mais les Américains ont le doigt sur la gâchette ; si les Américains partaient, l’Allemagne se constituerait en peu de temps une force de frappe autonome ; si cela ne signifierait pas automatiquement la guerre à terme (le réaliste qui se sait et s’assume serait plutôt porté à croire le contraire), ce serait très certainement le point de départ d’une conjoncture à tout le moins malsaine, très certainement sordide ou, peut-être plus certainement encore, pathologique (le petit chef-d’œuvre de Mearsheimer représente à notre sens le type le plus parfait de ce type d’argumentation, cf. note 76). Secundo, Le néolibéralisme, bien qu’il ait rigoureusement exclu de ses prémisses la probabilité que la moindre parcelle des antagonismes d’antan aient pu encore subsister entre grandes puissances «libérales», a néanmoins accouché de toute une série de pronostics selon lesquels les spirales incontrôlées de la discorde observables dans la «périphérie» (ie : là où le libéralisme n’a pas pris racine) pourraient s’étendre et gangrener le «centre» (le paradis démocratique où règne le Droit). Tercio, la théorie critique, selon ce qu’on a pu voir, a préféré ne pas se poser la question et a fait de l’existence du réseau des bases une prémisse de son argumentation. En troisième lieu, il a été possible d’établir que la question de la poursuite ou non d’un déploiement militaire mondial strictement américain a fait l’objet d’une trêve dans la «guerre des paradigmes» : les théoriciens, indépendamment de leurs allégeances et sous allégeances méthodologiques - et quand ils ont osé aborder le sujet de front -, ont rigoureusement défendu, sur la foi de leur démarches, que l’on porte atteinte à l’intégrité du réseau des bases : un monde laissé à lui-même ne pouvait tout simplement pas être rationellement représenté, du moins pas dans l’immédiat.

Au troisième chapitre, on a été témoin, dans une première étape, de la manière dont les autorités habilitées à le faire ont entériné cette lecture au nom de l’État (cf. par exemple cet autre petit chef-d’œuvre signé Joseph Nye, «The Case for Deep Engagement», où un renouvellement du Traité de sécurité entre le Japon et les États-Unis est soutenu de façon magistrale - note 115). Dans une seconde étape, on a vu comment l’objection qui a découlé de cette prise de position des hautes instances de l’État, selon laquelle une coalition hostile à l’Amérique allait «inévitablement» surgir, a été battue en brèche, en ce sens que toute une série d’étude a tendu à démontrer d’une manière plutôt convaincante que c’est plutôt l’éventualité d’un départ des Forces armées américaines qui «faisait peur». L’apport constructiviste, en cette occasion, aura été déterminant : dans un langage «scientifique», mais toujours sobre, clair et direct, il a été illustré que les principaux États hôtes de la présence militaire américaine ne voulaient pas que les GI partent. Enfin, il est ressorti de cette partie du développement que la seule menace tangible à l’intégrité du Réseau dans l’après-URSS venait des États-Unis mêmes, sous la forme de la stratégie abstentionniste. Bien que ce courant séculaire ait été à toute fin pratique incapable de monter une argumentation digne de ce nom après la chute de l’URSS, il demeurait une force redoutable en raison des appuis qu’il recevait dans l’opinion publique (celle-ci, en tant que plus haute autorité dans l’État, n’a pas à justifier ses actes, sauf à Dieu, comme cela est écrit noir sur blanc dans la Constitution - contrairement au Président et au Congrès, qui lui sont redevables). Dans l’après-guerre froide, l’opinion publique a soutenu la stratégie interventionniste, mais si elle en venait a adopter le point de vue inverse et, cela est primordial, si elle demeurait ferme dans ce choix, le rapatriement des GI ne serait plus alors qu’une question de temps.

Au terme de ce parcours, nos hypothèses de travail ont paru quelque peu affermies. La reconduction du déploiement militaire mondial américain dans l’après-URSS résulte d’une saine stratégie articulée par des spécialistes et mise en œuvre par les instances politiques légitimes à la suite d’un débat public.  Cette saine stratégie peut être qualifiée d’interventionniste, car elle suppose que le premier jalon de la défense de l’Amérique est l’intervention dans le rapport de force mondial. L’interventionnisme de l’après-communisme et son corollaire, le réseau des bases à l’étranger, reposent essentiellement sur ce construit intellectuel qu’on peut appeler la «théorie du chaos». La théorie du chaos comporte deux prémisses. La première tient pour acquis qu’un rapatriement des GI provoquerait un désordre monstre sur la planète et que ce désordre, si laissé à lui-même, en viendrait à terme à pulvériser le genre humain. La seconde prétend que les autorités politiques des autres États (surtout en Eurasie) le savent et feront tout en leur possible pour empêcher le démantèlement du Réseau.

 
 

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