Éléments de méthode
Nous en appelons ici à la patience du lecteur.
Toute investigation intellectuelle sérieuse nécessite au préalable une
définition ou, tout au moins, une clarification des paramètres de la réflexion.
C’est à cette étape que doivent être expliquées les règles auxquelles la
conduite de l’enquête doit répondre. Il peut arriver que cet indispensable
exercice soit d’une épouvantable sécheresse. Nous avons toutefois la conviction
que celui-ci saura piquer la curiosité, donner le goût de poursuivre la lecture.
Une stratégie militaire ne s’improvise pas. Elle
doit d’abord être conceptualisée, réfléchie, pensée. La stratégie planétaire
américaine et son centre de gravité, le réseau des bases à l’étranger, ne font
certainement pas exception à la règle. Mais comment aborder les idées qui sont à
la source du déploiement militaire mondial ? Comment leur donner forme ? Comment
les rendre accessibles ? Cela peut se faire, pensons-nous, par la mise en
relation de deux variables : la réflexion des initiés et le processus
constitutionnel. Les Américains ne sont pas différents des autres. Dans un
premier temps, la stratégie fait l’objet de spéculations de la part
d’initiés à la chose militaire et, dans un deuxième temps, les autorités
politiques, seules habilitées à trancher en cette matière, adoptent,
homologuent, entérinent les schémas des spécialistes qui leur paraissent le
mieux servir l’intérêt de l’État. En conséquence, si on parvient à mettre en
lumière les plans des spéculateurs et les choix subséquents des autorités
politiques en rapport avec ces plans particuliers, on sera en bonne posture pour
répondre à la question que pose cette enquête («sur quels fondements s’est
appuyée la volonté politique américaine de maintenir un réseau d’infrastructures
militaires à l’extérieur des frontières de l’État entre septembre 1991 et
septembre 2001 ?»).
Toutefois, cet énoncé de principes, simple en
apparence, soulève un certain nombre de problèmes devant au préalable faire
l’objet de clarifications. En effet, d’une part, les témoignages de la réflexion
des spécialistes du militaire sont, aux États-Unis, d’une luxuriance
extraordinaire. Qui s’aventure sur ce terrain sans précautions, sans réfléchir
au préalable à la manière dont il ou elle compte aborder la masse des sources
s’y perd assurément. D’autre part, parler d’autorité politique aux États-Unis,
c’est faire référence à la Constitution ou, plus justement, au processus
constitutionnel. Or, ce processus n’a jamais pu être cerné définitivement : il a
cours, cela est indéniable, mais bien des aspects de son fonctionnement restent
obscurs aux plus savants des juristes eux-mêmes. Il est donc impossible, dans un
cas comme dans l’autre, de s’épargner le choix d’une approche. Tentons de
définir ce qu’il faudra entendre dans ces pages par «réflexion des initiés» et
«processus constitutionnel».