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La réflexion des initiés (variable 1)

Qui désire s’informer sur le réseau des bases à l’étranger à partir de sources américaines trouve rapidement. Les Américains font souvent, à tort ou à raison, l’objet de très sévères critiques ; on ne pourra jamais leur reprocher leur manque de transparence. Notamment, des milliers de livres et d’articles ont été publiés sur la stratégie nationale, et nombre de ceux-ci font directement ou indirectement référence à l’infrastructure militaire extraterritoriale. Le nombre prodigieux des sources, de plus, ne nous apparaît pas constituer un obstacle insurmontable pour l’entendement du sujet, car des redondances peuvent être repérées, cela laissant entrevoir la possibilité d’une réduction de la masse des textes à sa plus simple expression. Le principal point de résistance, quand est abordée la pensée des initiés, ne vient donc ni de l’absence d’écrits, ni de leur pléthore, mais bien de la manière dont on a d’appréhender l’«international» aujourd’hui, qui rend virtuellement impossible toute lecture cohérente des textes dans leur ensemble. Voici comment on se figure la difficulté.

Une réflexion sur le réseau des bases à l’étranger en est forcément une portant sur l’«international», puisque son objet est extérieur à la territorialité américaine. Le spéculateur doit donc obligatoirement, il n’a pas le choix, asseoir son raisonnement sur des prémisses relatives à la théorie des relations internationales, puisque cette discipline est la seule à penser le problème des rapports avec l’étranger. La question qu’elle pose, «comment établir les fondements de la paix mondiale ?», est aussi celle que doit poser la stratégie militaire, car pareille stratégie, pour en être, doit nécessairement déboucher sur une conception de la paix. Or, c’est ici que le bât blesse, la théorie des relations internationales est, particulièrement depuis la chute de l’URSS, divisée en «Écoles» ayant chacune leur propre rapport avec leur objet. On s’accorde certes sur les fins, l’établissement d’un ordre mondial pacifique et juste, mais pas sur la manière d’y parvenir, ni même sur la façon de poser le problème. Les différences entre les points de vue sont souvent tellement importantes et suscitent parfois une telle animosité entre les protagonistes de ce champ spécifique, qu’on dit qu’il y sévit rien de moins qu’une «guerre des paradigmes»11. Il est impossible, quand on s’avance dans cet environnement, d’aborder les textes sans prendre position, et prendre position en faveur d’une approche spécifique signifie habituellement le rejet ipso facto des autres. Il semble donc que l’on soit d’entrée de jeu placé devant les choix suivants, aussi mauvais l’un que l’autre. Premièrement, on pourrait passer outre la «guerre des paradigmes» et aborder «pêle-mêle» les sources, mais cette démarche serait viciée au départ car elle mélangerait des textes vus comme irréductibles les uns aux autres. Deuxièmement, on pourrait adopter formellement une approche (cf. note, 11), mais cela impliquerait, «rectitude méthodologique» oblige, de rejeter les textes relevant des autres approches : on se retrouverait ainsi devant un panorama incomplet. Ce problème de la manière dont seront abordées les sources doit être résolu.

Commençons par réfléchir sur notre propre démarche. L’objectif, tel qu’il a été défini jusqu’à maintenant, consiste à mettre au jour les raisons qui fondent la décision des Américains de maintenir un réseau d’infrastructures militaires hors de leur territorialité nationale propre. Ce sont donc les idées, les perceptions, les arguments qui appellent à l’existence le déploiement militaire mondial que nous voulons contempler. Le lecteur, très certainement, est convié à une «déconstruction» en règle de cette entité matérielle qu’est le réseau des bases américaines à l’étranger par la mise en examen de son soubassement théorique. Ce projet, il ne peut y avoir de doute là-dessus, est donc indiscutablement d’inspiration constructiviste, au moins sur un plan méthodologique (cf. note 11 ; pour le reste, on est référé au Contre la méthode, de Paul Feyerabend). Mais cela implique-t-il que l’on doive maintenant prendre position à l’encontre des autres théories des relations internationales ? Doit-on, par impératif de «pureté paradigmatique», trier les textes et rejeter ceux qui découlent des autres approches ? Ne deviennent-ils pas non pertinents dès que l’on a choisi son option méthodologique ? Dans le cas qui nous occupe, on serait en fait porté à croire le contraire.

En effet, la décision de maintenir ou de démanteler le réseau des bases à l’étranger, un choix fondamental puisqu’il implique l’adoption ou non par l’État d’une stratégie mondiale, revient de droit aux autorités politiques. Dans un même ordre d’idées, cette décision porte, forcément, sur l’«international», puisqu’elle concerne l’extérieur de la territorialité américaine. Or, attendu qu’il  n’y a pas consensus sur la manière d’appréhender et même de concevoir l’«international», il semble normal que les autorités légitimement investies du pouvoir de décider en rapport avec le maintien ou non du réseau des bases à l’étranger voudront, avant de statuer, prendre acte de toutes les options envisageables. Et comme ces options sont définies par des initiés, des concepteurs stratégiques, et que ceux-ci ordonnent leurs spéculations, il ne peut en être autrement, selon tel ou tel paradigme parmi ceux qui ont cours en théorie des relations internationales, n’avons-nous d’autre choix, nous qui voulons connaître les fondements sur lesquels a reposé la décision politique de maintenir l’infrastructure hors frontières depuis le tournant des années 80, que de confronter aussi d’égal à égal le plus d’approches possibles sur ce sujet, comme n’ont pu que le faire dans les faits les autorités politiques américaines ? Il est dit «dans les faits», parce qu’en choisissant tels ou tels schémas aux dépens de tels ou tels autres, les autorités politiques ont de facto appuyé telle ou telle représentation de l’«international» mise de l’avant par les initiés aux dépens de telle ou telle autre. Mais laquelle ou lesquelles ? Pour répondre à cette question, il n’y a d’autre choix que de classer chaque spécialiste du militaire abordé selon son affiliation paradigmatique. Il sera ainsi possible, lorsque sera brossé un tableau de toute la gamme des options qui se sont offertes aux autorités politiques américaines sur le problème de la continuation ou non du réseau des bases à l’étranger depuis la fin de l’Union Soviétique, de mettre en lumière les choix positifs subséquents de ces autorités et, par le fait même, d’exposer les prémisses du déploiement militaire mondial américain, qui sont fonction tant de ceux qui conceptualisent la stratégie nationale que de ceux qui statuent en dernier recours sur ses modalités d’application. Notre objectif général étant de se donner les moyens de comprendre l’hyperpuissance (militaire) des États-Unis dans le monde contemporain, cette façon de procéder ne pourra que constituer un bon point de départ dans cette voie. À partir de maintenant, la variable indépendante constituée de la «réflexion des initiés» sera donc fonction de quatre variables dépendantes, correspondant chacune à un paradigme spécifique de la théorie des relations internationales, c’est-à-dire réalisme, néolibéralisme, constructivisme et théorie critique.

Il paraît indispensable, afin de clore ce propos sur la réflexion des initiés et de dissiper d’entrée de jeu tout malentendu, de dire un mot sur le courant - très (peut-être trop) médiatisé - appelé «néoconservateur». Ces néoconservateurs ne peuvent se voir accorder de statut particulier dans le cadre de ce travail, car ils ne proposent pas d’approche originale en théorie des relations internationales. Au même titre que les autres protagonistes de la réflexion sur la stratégie américaine, ils assoient leurs théorèmes sur les prémisses d’une approche. Laquelle ? Pour notre part, une lecture de leurs écrits les montre très voisins du néolibéralisme (cf. note 11), car ils nourrissent avec eux l’espoir que la paix mondiale règnera quand tous les régimes politiques de la planète seront «démocratiques». Cette croyance, cet a priori, ce credo, cette opinion, en laquelle réside l’équilibre même de l’échafaudage intellectuel «néoconservateur», n’est en fait qu’une acceptation sans condition de ce postulat, de cette prémisse, de cet acte de foi par excellence du «libéralisme» en théorie des relations internationales, toutes variantes et sous-variantes confondues : «les démocraties ne se font pas la guerre» (une proposition catégoriquement rejetée, par exemple, par le réaliste qui se sait et s’assume - sous-courants inclus - ; elle n’est pour lui ni plus ni moins qu’hérésie). L’originalité du néoconservatisme, il semble, réside dans le fait qu’il est une idéologie de l’intervention armée (établissement de la «démocratie» par la force), mais comme l’intervention armée, nous espérons que ce point est clair à ce stade, ne concerne pas cette enquête spécifique - on aimerait plutôt savoir pourquoi, par-delà la question de l’intervention militaire en propre, les États-Unis devraient être les seuls aujourd’hui à disposer d’un réseau de bases hors frontières -, ceux portant le label précité se verront classés ici selon les critères définis précédemment (il doivent entrer dans l’une ou l’autre des catégories suivantes : réalisme, néolibéralisme, constructivisme ou théorie critique).

 
 

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