Hypothèses
Voilà pour le parti pris méthodologique. Mais que
veut-on démontrer ? Où veut-on en venir au juste ? Quelles sont nos hypothèses ?
Peut-être ne serait-il pas inutile, afin de compléter aussi parfaitement que
possible le découpage du problème de recherche, de procéder à une dernière
récapitulation du chemin parcouru. Nous sommes partis du constat que l’invasion
de l’Irak a fait jaillir un monstre : la puissance militaire américaine. Contre
la légalité onusienne, contre l’avis de leurs alliés traditionnels, contre
l’avis du monde entier, seuls contre tous bref, les États-Unis ont été assez
forts pour agresser l’Irak et, simultanément, enrégimenter dans cette
entreprise d’autres nations contre leur gré. Face à cette réalité, en laquelle
on a vu poindre un retour de la loi de la jungle dans les relations entre les
États, entre les peuples, entre les nations, que d’aucuns croyaient abrogée
depuis la chute de l’URSS, on s’est fixé pour objectif de comprendre les
ressorts du terrible arsenal. À la différence de l’approche habituelle, qui se
borne à compter tanks, avions, armes «intelligentes», budgets, etc., et à
déduire que les Américains sont les plus forts «parce qu’ils sont les plus
gros», on a décidé de faire porter l’analyse sur le réseau des bases à
l’étranger, grâce auquel les États-Unis peuvent concentrer et mettre en
œuvre leurs prodigieux moyens n’importe où sur la planète au moment choisi par
eux, et sans avoir à rendre de comptes à d’autres qu’à eux-mêmes. Plus
précisément, on a voulu savoir pourquoi les États-Unis devaient être les seuls à
disposer de pareille infrastructure dans un monde où l’URSS n’existe plus. Ce
privilège n’aurait-il pas dû «normalement» revenir à l’ONU, s’est-on demandé ?
Une revue de la littérature consacrée au déploiement militaire mondial
proprement dit a fait apparaître deux solitudes en rapport avec la perception du
monde qui tend à prendre forme depuis le tournant des années 80. D’une part, les
sources américaines semblaient indiquer que l’état de paix relatif qui
caractérise ce monde n’est fonction que du réseau des bases à l’étranger, qui
empêcherait les titanesques anciennes querelles de refaire surface. D’autre
part, le «sens commun» qui prévaut à l’extérieur des États-Unis (dont on s’est
fait l’interprète), faisant complètement abstraction du déploiement militaire
mondial américain, voyait plutôt ce calme (relatif) comme le produit de
l’émergence spontanée d’une authentique communauté des nations centrée sur
l’idée de Droit, voire la Morale. Comme ces deux discours sont complètement
scellés sur eux-mêmes, ce qui implique que les Américains sont les seuls
à réfléchir sur le déploiement militaire mondial, nous avons décidé de sonder la
«profondeur» de cette réflexion à partir du contexte américain lui-même: on
s’est en fait fixé comme objectif de vérifier sa consistance en voyant jusqu’à
quel point elle plonge des racines au-delà des milieux officiels.
Essentiellement, il fallait déconstruire l’entité matérielle constituée
du réseau des bases à l’étranger par la mise au jour du raisonnement théorique
qui l’a appelé l’existence dans les années qui ont suivi la débâcle du
communisme. Pour ce faire, nous avons d’une part décidé d’interroger les
initiés à la chose militaire, qui conceptualisent la stratégie nationale,
et, d’autre part, les autorités politiques, qui statuent en dernier
recours sur ses modalités d’application. À ces protagonistes, nous avons projeté
de demander des comptes : on leur a adressé la question suivante : «sur quels
fondements a reposé la décision de maintenir le déploiement militaire mondial
dans un monde où l’Armée rouge s’est débandée ?».
La question posée demandant essentiellement aux
sujets interrogés de nous faire partager leur perception, leur
conception du monde politique - car pour théoriser le réseau des bases à
l’étranger (et pour statuer en dernier recours par rapport à celui-ci), il faut
préalablement se faire une idée des relations dites «internationales» -,
retournons le problème sur lui-même et sollicitons (lecteur compris) nos
propres préconceptions sur la question de savoir pourquoi un déploiement
militaire mondial strictement américain a continué d’avoir cours depuis la fin
du communisme. Ce dernier petit «détour» aidera à formuler les hypothèses de
travail et à compléter la définition de l’objet de recherche.
Pourquoi un réseau de bases à l’étranger sous
la gouverne exclusive de Washington après la destruction du nazisme et la
volatilisation du bloc de l’Est ? Bien que nous semblons n’avoir que peu de
repères, aujourd’hui, vis-à-vis de l’existence de la colossale infrastructure,
on conviendra sans peine que deux réponses pourraient être formulées à
partir du discours ambiant «standard» qui circule parmi nous - c’est-à-dire à
tous les échelons de la hiérarchie universitaire et de la société. La
première, d’inspiration franchement antiaméricaine, répondrait que c’est là
une autre preuve de l’existence d’un indécrottable «impérialisme» américain. Les
États-Unis, selon cette lecture, sont une puissance fondamentalement rapace et
hypocrite, qui avance froidement et systématiquement de noirs desseins de
domination culturelle, économique et, forcément, politique, sous le couvert
d’une rhétorique généreuse de promotion de la diversité, de la liberté et de la
démocratie. Le fait qu’ils soient seuls, parmi la communauté des nations, à
disposer de bases extraterritoriales, ne serait-il pas la meilleure illustration
de cette thèse ? Pourquoi un déploiement militaire mondial si ce n’est pour
mieux casser, dominer, contrôler, assujettir ? La seconde, plus subtile,
serait partie prenante de la vaste gamme des diverses théories de la
conspiration formulées à propos de l’Amérique. Ici, le peuple est abusé par les
bailleurs de fonds du complexe militaro-industriel et leurs laquais de la droite
conservatrice : les «crises» seraient fabriquées de toutes pièces pour justifier
la persistance du déploiement militaire mondial, source inépuisable de
plantureux contrats gouvernementaux et d’espèces sonnantes et trébuchantes.
Depuis quelques années les tenants de cette approche ont en commun un mot
d’ordre qui les distingue, le fameux «c’est la faute à Bush !» (et aux -
méchants - néoconservateurs). La première réponse peut être réfutée tout de
suite, en quelques lignes. Faisons-le, et revenons ensuite à la seconde, à
l’encontre de laquelle seront formulées les hypothèses de travail.
La persistance du réseau des bases à l’étranger
dans l’après-URSS serait une autre manifestation d’un «impérialisme» américain
en quelque sorte congénital ? Cela ne peut être que faux, puisque la société
américaine, des plus sophistiqués des initiés aux derniers des votants, est
férocement opposée par pans entiers au stationnement de soldats hors de la
territorialité nationale. En fait, ce courant est tellement dynamique qu’il ne
lui manque que quelques points d’opinion publique «fermes» (c’est-à-dire un
courant d’opinion qui s’exprimerait sur la durée, le temps d’acquérir le
contrôle des institutions représentatives appropriées et de faire prendre
conscience aux juges de la Cour suprême que toute implication dans le dossier
serait futile - cf. Ackerman) pour transformer le déploiement militaire mondial
en sujet historique. Un survol de ses éléments constitutifs, même rapide, suffit
pour s’en convaincre.
Premièrement, bon nombre d’initiés
américains à la chose militaire, souvent qualifiés abusivement
d’«isolationnistes», pensent que le déploiement des GI à l’étranger est
désavantageux pour l’État. Il faut absolument préciser, toutefois, que l’image
caricaturale visant à dépeindre ces penseurs comme ayant pour objectif
l’avènement d’une Amérique vivant en parfaite autarcie n’est que cela, une
caricature tout empreinte de mauvaise foi véhiculée par leurs adversaires.
Aujourd’hui comme hier, peu contestent, aux États-Unis, que les interactions
avec l’extérieur sur le plan économique, comme par exemple le maintien et
l’expansion du commerce international ou la continuation d’un approvisionnement
régulier en hydrocarbures moyen-orientaux, sont des éléments vitaux de la
sécurité nationale.
Peu contestent aussi, pour les mêmes motifs de sécurité nationale, que
l’Amérique doit activement participer à l’établissement d’une paix
internationale juste. Le fond du problème est le suivant: tandis que le courant
stratégique majoritaire - que l’on est sur le point d’aborder plus en
détail dans un instant - affirme que seule une présence militaire robuste à
l’étranger peut permettre d’atteindre ces objectifs, celui-ci, tout aussi
dynamique, enseigne que l’établissement d’interactions internationales
fructueuses et pacifiques est incompatible avec l’envoi de soldats hors
frontières, et ce tout particulièrement depuis la chute du communisme. On
propose donc de raser jusqu’au sol le réseau des bases à l’étranger.
Deuxièmement, l’opinion publique, un élément incontournable du processus
de prise de décision politique aux États-Unis, est aussi ambivalente. On
s’explique mal pourquoi l’Amérique, en l’absence d’un ennemi déclaré à sa
mesure, devrait d’une part continuer à envoyer ses soldats au loin et, d’autre
part, défrayer les coûts de cette «ruineuse» infrastructure qui, pense-t-on,
protège «gratis» des compétiteurs économiques tout à fait capables de payer pour
leur Défense.
Troisièmement, la conjonction persistante
de ces amples forces d’opinion publique et intellectuelle a obligé la
classe politique à s’ajuster. Le 23 septembre 1996, les deux Chambres votèrent
l’adoption de la section 1041 du budget de la Défense pour l’année 1997,
appelée Burdensharing Amendment. Dès lors, la présence militaire
américaine à l’étranger était conditionnelle au partage «équitable» de ses coûts
d’entretien et des «risques» en cas d’opérations par les pays «amis et alliés».
Le Président, en tant que chef de l’exécutif, devait présenter annuellement au
Congrès un rapport pour l’informer des progrès de la coopération et avait
carte blanche pour ordonner le retrait des troupes du territoire des
États récalcitrants.
Impérialistes, «les» Américains ? S’ils le sont,
on pense pouvoir affirmer que la persistance du déploiement militaire mondial
dans l’après-URSS ne peut en aucun cas être citée à l’appui de cette thèse. À
l’intérieur même de la société américaine, on vient d’en avoir un aperçu, des
forces infiniment plus grandes qu’on ne se l’imagine communément n’ont qu’un
objectif : rapatrier les GI et établir avec le reste de la planète des relations
libres d’interférences de la part des Forces armées. Ces gens, justement, ont en
horreur les rapports de domination et rêvent du jour où des relations d’égal
à égal s’établiront entre l’Amérique et le reste du monde. Leur doctrine
peut être qualifiée d’abstentionniste, car elle repose sur la prémisse
que les États-Unis, dans leur intérêt et celui de la planète, ne doivent pas
intervenir dans le rapport de forces mondial (sauf si on est attaqué, bien
entendu). On est ouvert à tous les types d’échanges avec l’extérieur
(économiques, culturels, intellectuels, etc.), sauf militaires -
l’«isolationnisme», au sens figuré comme au sens propre, n’existe pas,
ou, peut-être plus justement, seulement dans l’esprit des adversaires
politiques de ce groupe. L’abstentionnisme, que nous n’hésitons pas à
qualifier d’antithèse de l’impérialisme, est tout sauf marginal aux États-Unis,
car il ne lui manque que 10 à 12 points «fermes» d’opinion publique pour devenir
la politique de l’État américain en matière de Défense.
Cela nous amène «naturellement» à la seconde
réponse. Le peuple américain est fondamentalement bon - comme tous les peuples
-, il est simplement abusé, roulé dans la poussière, manipulé par des
élites sans scrupules uniquement préoccupés de leur petit profit immédiat. Ici
en l’occurrence, le déploiement militaire mondial n’a pu être abrogé après
l’évaporation du bloc de l’Est, car cela aurait tari l’une des sources les plus
prolifiques du capitalisme américain (contrats et sous-contrats gouvernementaux
en tous genres). Des politiciens, des universitaires, voire même des
«terroristes», bref tout ce que la planète compte de fauteurs de trouble et de
professionnels de la fabrication de la paranoïa ont donc été «arrosés», aux
États-Unis comme ailleurs, dans le seul but de créer, entretenir et perpétuer
une atmosphère générale d’insécurité, cela ayant «prouvé» en retour la nécessité
de la poursuite du déploiement militaire mondial américain. Ces hideux
personnages, ces incrédules s’il en fut, ces incorrigibles «réalistes» ont
repris à leur compte le credo de Philippe de Macédoine : «aucune ville ne
résiste à un mulet chargé d’or». C’est la faute à Bush (père) !
Pour autant que l’on soit concerné, le problème
avec les interprétations de ce type est que, au même titre que bon nombre de
théories de la conspiration, elles ne peuvent être ni confirmées, ni infirmées,
faute de documentation tangible. En outre, l’argumentation est purement
circonstancielle, l’adhésion à la lecture reposant sur un pur acte de foi. Il
est ainsi facile de «démontrer» les hypothèses les plus folles (comme par
exemple celle voulant que les attentats du 11 septembre aient été commandés par
la Maison Blanche et le Pentagone), le théoricien n’ayant d’autres limites que
celles de sa propre imagination. Ceci n’est pas pour dire qu’il est prétendu ici
que la Connaissance peut être atteinte via une quelconque «méthode scientifique»
où tout ne serait qu’«exactitude» et «évidence», car chacun sait que les
«sciences», même «pures», reposent ultimement sur des prémisses non vérifiables
empiriquement. De plus, n’a-t-on pas nous-mêmes demandé au lecteur de nous
«faire confiance» lors de la définition des «éléments de méthode» (mise «dans le
même panier» d’approches aux relations internationales autrement vues comme
irréductibles les unes aux autres d’une part - pensée des initiés -; acceptation
sans condition de la version du professeur Ackerman d’autre part - processus
constitutionnel) ? Cela est vrai, mais là n’est pas la question. Au même titre
que les adeptes de la théorie de la conspiration, on veut comprendre les raisons
de l’écrasante prépondérance de l’Amérique dans le monde contemporain (hyperpuissance).
Toutefois, alors que l’analyse précitée repose exclusivement sur une réalité
dont on affirme qu’elle est cachée mais dont on demande néanmoins de croire
qu’elle «existe», celle-ci s’appuie sur ce qui est «montré». Pour que le
déploiement militaire mondial américain ait cours, il doit être constamment
pensé, discuté, justifié et soumis aux instances légalement
(constitutionnellement) habilitées à l’autoriser ou à l’abolir. Or, on vient de
le voir, la politique du stationnement de soldats hors de la territorialité
nationale, particulièrement depuis la chute de l’URSS, rencontre aux États-Unis
une opposition véhémente au triple niveau de la réflexion stratégique initiée,
de l’opinion publique et de la classe politique. C’est dans ce contexte qu’il
est proposé d’examiner le problème. Précisons une dernière fois que l’enquête ne
porte pas sur des infrastructures, des tanks, des porte-avions, ou
quelque arme dite «intelligente», mais sur la pensée qui a appelé le
déploiement matériel de cette quincaillerie partout sur la planète durant la
période comprise entre la chute du communisme et celle des tours du World Trade
Center. Dans un même ordre d’idées, il n’est pas nié ici qu’il soit
possible qu’une conspiration ait été à l’origine de la persistance du
déploiement militaire mondial américain durant la période étudiée. Simplement,
on tient à faire part au lecteur que nos recherches indiquent tout le contraire.
En conséquence, les hypothèses qui seront mises en examen dans ces lignes
peuvent être ainsi formulées :
1 - La reconduction du déploiement militaire
mondial américain dans l’après-communisme, source de l’hyperpuissance américaine
actuelle, ne procède d’aucune conspiration, mais bien d’une saine stratégie
inspirée en droite ligne de la pensée d’initiés et dûment adoptée par l’État,
selon le processus constitutionnel en vigueur.
2 - Cette saine stratégie peut être qualifiée
d’«interventionniste», car elle suppose que le premier jalon de la Défense de
l’Amérique est l’intervention dans le rapport de forces mondial (elle
s’oppose à l’abstentionnisme, qui enseigne que la Défense nationale serait mieux
assurée si la donnée militaire était exclue des relations entre l’Amérique et
ses voisins - échanges culturels, économiques, intellectuels, scientifiques,
etc, mais pas envoi de soldats).
3 - L’interventionnisme de l’après-URSS et son
corollaire, le déploiement militaire mondial, reposent essentiellement sur ce
construit intellectuel pouvant être appelé la «théorie du chaos».
4 - La théorie du chaos comporte deux
prémisses. La première est qu’un rapatriement des GI engendrerait un désordre
militaire monstre sur la planète, particulièrement en Europe et en Asie, et que
ce désordre, laissé à lui-même, en viendrait à terme à pulvériser le genre
humain. La seconde est que les autorités politiques des autres États (eurasiens
essentiellement) le savent et feront tout en leur possible pour empêcher le
démantèlement du réseau américain des bases à l’étranger.
5 - L’interventionnisme de l’après-guerre
froide est une stratégie dont la connaissance ne se limite aucunement aux hautes
sphères de l’État et à quelques cercles d’initiés (fussent-ils
«néoconservateurs») : elle coupe à travers toutes les affiliations
paradigmatiques en théorie des relations internationales (réalisme,
néolibéralisme, constructivisme et théorie critique), transcende les divisions
politiques traditionnelles (entre Démocrates et Républicains) et plonge d’amples
et généreuses racine dans la nation.