Voici un aperçu de la teneur des échanges.
La fin de l’URSS, si elle se traduisit par une
explosion de joie quasi-universelle (cf. par exemple la Fin de l’Histoire,
de Fukuyama), laissa néanmoins une bonne part de la communauté américaine des
initiés à la chose militaire dans un état d’anxiété proche de la panique. La
disparition de la puissance soviétique dure devait «logiquement» entraîner la
fin du déploiement militaire mondial américain, car la raison d’être de celui-ci
était de «contenir» le bloc de l’Est (Containment). Plus de communisme,
plus de stationnement de soldats hors de la territorialité nationale. C’était
dans l’ordre des choses. Pourtant, maints stratégistes défendirent
rigoureusement haut et fort sur la place publique que l’on porte atteinte à
l’intégrité du réseau des bases. Ils se justifièrent ainsi.
Pour débuter, il est nécessaire de souligner que
le courant de pensée américain en faveur de la poursuite de l’engagement
militaire mondial après l’effondrement du communisme ne présente pas d’unité
a priori si on l’appréhende selon les classifications en vigueur. Envisagés
ainsi, ses protagonistes sont plutôt engagés dans ce qu’on appelle parfois la
«guerre des paradigmes», opposant les diverses approches aux relations
internationales. Les divergences qui séparent ces approches de même que les
sous-courants qui les traversent sont bien répertoriés. On en donnera un aperçu
plus loin. Pour l’instant, contentons-nous de souligner qu’aux États-Unis,
beaucoup de travaux où peut s’observer cet affrontement «inter-paradigmatique»
sont aussi préoccupés de Défense nationale. Des questions auxquelles on tente de
répondre sont par exemple «pourquoi la présence militaire à l’étranger ?», «dans
quel but ?», ou «à quoi ressemblerait le monde sans le réseau des bases ?». Or,
il est frappant de constater que, dans l’optique de ce questionnement
spécifique, très chargé politiquement aux États-Unis, la ligne des
allégeances théoriques universitaires se brise et se brouille au-delà de toute
reconnaissance. Un autre rapport de forces apparaît néanmoins, dont l’enjeu
est l’approbation de la nation et de ses représentants (il n’y a pas ici
l’ombre d’une conspiration : c’est un cas classique d’affaire d’État
traitée par voie de démocratie - «constitutionnelle»). La démarcation n’est plus
établie d’après la profession de foi envers l’une ou l’autre des grandes
approches aux relations internationales, mais bien selon que l’on soit pour
ou contre le déploiement hors frontières des Forces armées.
Bien que les itinéraires empruntés par les
stratégistes qui appuient le principe de la continuation du stationnement de
troupes hors frontières soient différents, cela en raison de leurs allégeances
théoriques premières, ils font, en bout de ligne, une même lecture. Ce noyau
argumentatif commun concerne essentiellement le système d’États et se
présente comme suit. On remarque d’abord que l’Amérique ne paraît a priori
compter aucun ennemi sur la planète, ni la Russie, ni la Chine, ni le Japon,
personne; pas même les États dits «voyous», car ce sont les régimes qui
sont en cause. Ensuite, on convient que le danger potentiel vient du type de
relations dont on prévoit l’établissement graduel entre les États le jour où
les GI seraient rapatriés. Ceux-ci, assure-t-on, laisseraient derrière eux rien
de moins que le chaos sur le plan militaire, un maelström doté
d’une telle force de succion, qu’on le croit capable de tout engloutir à terme,
y compris l’Amérique. Enfin, on assure que les dirigeants des autres États sont
très au fait des enjeux et font tout pour accommoder la présence militaire
américaine, voire même pour empêcher coûte que coûte la ruine du réseau des
bases. Pourquoi partir, si l’on défraie une large part de la note et qu’on
promet la collaboration la plus entière, demande-t-on en fin d’analyse ? Dans
ses grandes lignes, le débat prend à peu près cette allure.
Selon nos stratégistes, les continents
européen et asiatique, ou l’Eurasie, sont la proie d’une foule de
contentieux criants ou latents, pouvant dégénérer à un moment ou un autre en une
monumentale réaction en chaîne.
Néolibéraux et réalistes, par exemple, conceptualisent le problème chacun à leur
manière. Les premiers, d’une part, tiennent pour acquis l’existence d’un îlot
démocratique de paix, de prospérité et de stabilité, coextensif au territoire de
l’Europe de l’Ouest et du Japon, où les valeurs libérales ont pris racine. Ce
havre de tranquillité est néanmoins entouré d’«arcs de crises», c’est-à-dire de
territoires où le libéralisme n’a pas encore cours, où règnent la violence,
l’arbitraire politique, la discorde, certains vont jusqu’à dire «l’esprit du
réalisme». À tout moment, les maux de cette «périphérie» risquent de faire tache
d’huile, de déborder sur le «centre» et de l’entraîner irrésistiblement dans
l’abîme. «Non-sens», répondent les seconds. Les contentieux les plus vivaces
sont au cœur de l’Europe de l’Ouest elle-même, mettent aux prises les États les
plus riches et les plus «démocratiques», et sont d’autant plus dangereux qu’ils
sont «rentrés», imperceptibles à l’œil nu, parce que refoulés dans le processus
institutionnel de cette monstruosité appelée «Europe». Si le diagnostic cause
problème, le remède, lui, fait l’unanimité: c’est la continuation d’une présence
militaire américaine robuste. En d’autres termes, on s’entend pour dire que
l’Eurasie est un baril de poudre que le réseau des bases seul empêche d’éclater.
Les adversaires du réseau des bases
arguent que cela ne concerne pas les États-Unis. Les Eurasiens sont libres de se
faire la guerre s’ils le désirent; il ne revient en aucun cas au contribuable
américain de «subventionner» leur Défense. Tant que le territoire américain en
propre n’est pas attaqué, ce qui se passe au dehors présente un intérêt mitigé.
«Argument à courte vue», leur répond-on (en
provenance de certains quartiers nettement associés au programme de recherche
réaliste). Advenant le départ des GI, il n’y aurait plus d’incitatif à ce que
seule une poignée d’États - la France, l’Angleterre, la Russie, la Chine,
Israël, l’Inde et le Pakistan - possédât l’arme de destruction massive par
excellence, l’arme nucléaire. L’Eurasie se couvrirait de rampes de lancement.
A priori, cette perspective n’est pas
perçue comme mauvaise en soi, car on concède, à la lumière des leçons tirées de
la Guerre froide, que l’arme nucléaire décourage l’agression, rend la
guerre virtuellement impossible en raison de ses effets dissuasifs. Le danger
vient des entreprises bâclées de nucléarisation.
Durant la Guerre froide, les arsenaux des
superpuissances étaient bien gardés, l’Armée solidement tenue en laisse par le
pouvoir civil et des lignes de communications, dont le téléphone rouge,
restaient ouvertes en permanence entre les décideurs des deux camps, par
exemple. Le risque d’une conflagration demeurait, mais il était réduit.
Le monde de l’après-guerre froide - en fait
l’Eurasie, cet «homme malade» des temps modernes - présente un tout autre
visage. Ici, une quantité de petits États, faute de moyens financiers, ne
pourraient assurer leur arsenal du degré de sécurité indispensable en cette très
délicate matière, de sorte que les probabilités d’erreurs et d’accidents en tous
genres seraient beaucoup plus élevées qu’elles l’étaient dans l’ère bipolaire.
Et avec une cinquantaine de doigts (au moins) nerveusement appuyés sur la
gâchette nucléaire, qui pourrait prédire avec certitude où s’arrêterait une
escalade née d’un faux-pas dans la gestion d’un réseau de ce type d’armes de
destruction massive ?
Qu’auraient à perdre les États-Unis advenant
l’actualisation de ce scénario ? Une quantité énorme d’infrastructures liées aux
investissements directs, des marchés non moins considérables constituant autant
de débouchés pour sa production intérieure, la précarisation de son
approvisionnement en hydrocarbures, sans compter les dommages que créeraient un
ou des missiles «égarés» sur le territoire américain. Le chaos eurasien
appréhendé n’est donc pas sans conséquences pour les États-Unis et, dans ce
contexte, l’évacuation militaire serait la plus mauvaise des politiques.
Une objection venant pareillement du programme de
recherche réaliste, mais, cette fois, de la part de chercheurs opposés au réseau
des bases, se fait ici entendre. L’Histoire, ainsi (selon la représentation
qu’on s’en fait en ces cercles théoriques), «démontre» que les États ont le
réflexe de s’allier contre le plus fort («balancing»). Le maintien du réseau des
bases ne peut donc «nécessairement» qu’engendrer un effet pervers majeur: celui
de faire l’unité du méga-continent contre Washington. Il est plus sage, dans une
perspective stratégique américaine bien comprise, de se retirer de la mêlée, de
voir venir et d’apporter aux circonstances la mesure appropriée («offshore
balancing»). Et mieux vaut, de toutes manières, une Eurasie divisée contre
elle-même qu’unie contre l’Amérique.
L’autre camp, en cœur cette fois, dévoile ici son
argument ultime: les dirigeants du méga-continent ne veulent en aucun cas voir
ressurgir les anciennes querelles, savent tout à fait l’importance
incontournable de l’armée américaine dans la non-actualisation de cette
perspective, et font tout en leur pouvoir pour accommoder la présence des GI,
comme le démontre leur comportement: une bonne partie des coûts reliés au
maintien du réseau est maintenant défrayée par les Eurasiens et, si on se montre
souvent critique à l’endroit des États-Unis, cette opposition ne se manifeste
jamais dans un langage comprenant l’expression «casus belli».
Les autorités politiques américaines elles-mêmes,
bien entendu, ont aussi participé au débat, mais à un autre niveau. Pour ne
citer que cet exemple, beaucoup parmi nous se sont irrités de la lenteur des
États-Unis à intervenir dans le conflit yougoslave. Il n’y avait pourtant là
aucun mystère : la classe politique, durant la majeure partie de cet épisode,
fut littéralement paralysée par l’opinion publique, qui ne comprenait pas
pourquoi 300 millions d’«Européens» ayant un budget de Défense de 300 milliards
devaient avoir besoin en sus de l’«aide» de 250 millions d’Américains et d’un
autre budget de 300 milliards pour faire entendre raison à huit millions de
Serbes déguenillés et mal armés. Si peu conçoivent encore, aux États-Unis,
comment cela a-t-il pu être possible, une majorité d’Américains en ont néanmoins
tiré la conclusion que quelque chose «ne tourne pas rond» à l’extérieur, et
qu’il était plus prudent, dans cette optique, de ne pas rapatrier les «boys» (à
plus forte raison que leur présence continuait d’être réclamée à cor et à cri
dans bien des régions du globe, les journaux en témoignant tous les jours).
On en était là au moment où survinrent les
attentats de New York et de Washington.